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SYNESIUS
Synésius
ÉLOGE DE LA CALVITIE.
Oeuvre numérisée et mise
en page par Marc Szwajcer

ÉLOGE DE
LA CALVITIE.
ARGUMENT.
1. Dion
a écrit un éloge de la chevelure. En lisant cet éloge, les chauves
ressentent encore plus vivement leur infortune.
2. Pour
moi, qui déplorais déjà ma précoce calvitie, je ne puis lire sans un
sentiment de chagrin ce livre si bien fait.
3.
Citation tirée de l’ouvrage de Dion.
4. Je
veux cependant réfuter Dion : je n’ai point son talent, mais j’ai
pour moi la vérité.
5. Les
poils ne sont que de la matière morte; tout ce qui est velu est
grossier et imparfait.
6. Tous
les sages sont chauves. La calvitie est le signe de la raison et de
la sagesse.
7. La
nature ne produit rien de parfait que par degrés et après plusieurs
essais: le fruit ne vient qu’après les feuilles et les fleurs. Une
tête chauve est un fruit mûri par les années. La calvitie nous
rapproche de la Divinité.
8.
L’univers est une sphère qu’anime l’âme universelle; toutes les
parcelles détachées de cette âme veulent aussi des demeures
sphériques: elles vont habiter, les unes dans des astres, les autres
dans des têtes chauves, qui elles aussi sont des sphères.
9.
Homère et Phidias, en représentant Jupiter avec une chevelure, n’ont
fait que céder aux préjugés du vulgaire, qui ne sait pas apprécier
les biens véritables.
10. Les
Egyptiens ne permettent de faire l’image d’aucun dieu, excepté Face-
lape; ils le représentent chauve, et ils doivent bien le connaître,
car ils savent, par des secrets magiques, évoquer les dieux. Les
astres chevelus sont des astres fatals, destinés à périr.
11. Une
tête chauve ressemble à la lune. La calvitie a de l’affinité avec la
lumière.
12.
L’absence de la chevelure entretient la santé. Un crâne chauve se
durcit et devient comme du fer.
13.
Voyez ce que raconte Hérodote des crânes des Egyptiens et des Mèdes.
Chez nous les esclaves scythes ont les cheveux longs; on peut les
assommer d’un coup de poing. Au théâtre on a le spectacle d’un homme
dont le crâne nu supporte tous les chocs.
14. La
chevelure n’a rien de viril : elle convient aux femmes mieux qu’aux
hommes.
15. Si
les Grecs qui succombèrent aux Thermopyles soignaient leurs cheveux,
ceux qui vainquirent avec Alexandre coupaient leur chevelure et leur
barbe.
16.
Comme les Perses, en combattant, saisissaient les Grecs par la barbe
et les cheveux, Alexandre fit raser ses soldats: dès lors la défaite
des Perses fut certaine.
17. La
chevelure n’a rien de martial. Un casque poli est ce qui inspire le
plus d’effroi. Si Achille avait vécu plus longtemps, il serait, avec
les années, devenu parfait, c’est-à-dire chauve, comme Socrate
devint patient, de colère qu’il était dans sa jeunesse.
18.
Si Dion d’ailleurs citait le vers d’Homère tout entier, on
verrait qu’Achille, même jeune, était déjà chauve.
19.
Dion, en attribuant faussement un vers à Homère, pour faire
croire qu’Hector était chevelu, calomnie le héros troyen, qui
certainement était chauve: tout le prouve.
20. Il
ne faut pas voir dans toutes les épithètes qu’Homère donne à ses
héros des éloges. Dion a tort de prétendre qu’Homère ne vante les
cheveux que du sexe fort. Au surplus Homère est l’esclave des
croyances populaires. En réalité tous les dieux et toutes les
déesses sont sphériques.
21.
L’excellence de la calvitie est incontestable. Ceux qui prennent
tant de soin de leur chevelure sont des efféminés, des débauchés,
gens dangereux pour le repos des familles et la paix des cités.
22. Les
proverbes sont la sagesse même; or le proverbe flétrit ceux qui
portent de longs cheveux.
23.
C’est dans les rangs des chauves que l’on trouve tout ce qu’il y a
d’hommes honnêtes, expérimentés, sages et vertueux.
21.
Puisse ce discours en l’honneur de la calvitie être utile à ceux qui
le liront,
**************************
1. Dion Bouche d’Or a composé
un ouvrage intitulé Éloge de
la Chevelure. Il a
traité son sujet avec tant de bonheur qu’un chauve, à la lecture de
ce livre, ne peut s’empêcher de rougir. L’éloquence de l’écrivain
ajoute une nouvelle force aux sentiments qui nous sont naturels; car
la nature a mis en nous tous le désir d’être beaux; et la chevelure
qu’elle fait croître sur notre tête dès nos plus jeunes années
contribue singulièrement à la beauté. Pour moi, quand mon front
malheureusement a commencé à se dégarnir, j’ai ressenti une vive
tristesse; puis, le mal continuant toujours, avec des progrès assez
lents d’abord, ensuite plus rapides, mes cheveux tombaient les uns
après les autres. En considérant les ravages faits sur ma tête par
l’ennemi, je me trouvais traité plus rudement que les Athéniens ne
l’avaient été par Archidamus, lorsqu’il alla couper tous les arbres
jusqu’au bourg d’Acharnes. Bientôt je me vis semblable à l’un de ces
rustiques Eubéens qui n’ont de cheveux que sur le derrière de la
tête, comme nous les montre le poète qui les conduit devant Troie.
Dans mon chagrin quel dieu, quel démon n’ai-je pas accusé? L’idée me
venait d’écrire un éloge d’Épicure. Ce n’est pas que je partage
l’opinion qu’il se fait des dieux; mais j’avais, moi aussi, de
bonnes raisons pour les attaquer; car je me disais: Où donc est la
Providence qui doit nous traiter tous selon nos mérites? Quel crime
ai-je commis pour être un objet affreux aux yeux des femmes? Aux
yeux des femmes du voisinage, passe encore; car personne n’abuse
moins que moi des plaisirs; et je pourrais le disputer à Bellérophon
lui-même pour la chasteté. Mais les mères elles-mêmes, mais les
sœurs sont sensibles, dit-on, à la beauté de leurs fils et de leurs
frères: témoin Parysatis, qui prit en aversion le roi Artaxerxès à
cause du beau Cyrus.
2.
C’est ainsi que je me plaignais des dieux, et mon infortune me
paraissait insupportable. Peu à peu cependant, l’habitude et la
raison m’aidant à supporter ma tristesse, je commençais à me
consoler, et je prenais mon mal en patience. Mais voici que Dion a
ravivé mes regrets ; il excite le chagrin qui revient m’assaillir.
Contre deux adversaires, dit le proverbe, que ferait Hercule
lui-même? Quand les Molionides fondirent ensemble sur lui, il ne put
leur résister; mais il soutint la lutte avec succès contre l’hydre,
tant que ce ne fut qu’un duel entre elle et lui: lorsque l’écrevisse
vint au secours de l’hydre, il n’aurait pu espérer la victoire, s’il
n’avait appelé Iolas à son aide. Moi de même, quand je me vois Dion
sur les bras, je me trouve bien empêché; car je n’ai pas un neveu,
un Iolas sur qui compter. Aussi perdant courage, et impuissant à me
faire une raison, je ne sais plus que composer des élégies pour
déplorer la perte de ma chevelure. — Mais quoi! dira-t-on, tu te
prétends le plus brave des chauves, si vaillant que tu ne
t’inquiètes pas de ton infortune; et même, dans un festin, quand les
convives s’amusent aux dépens les uns des autres, tu es le premier à
rire de ta calvitie, tu as presque l’air d’en être fier. Eh bien!
supporte, sans t’émouvoir, le discours de Dion; amarre, comme on
dit, solidement ton cœur,
à l’exemple d’Ulysse, quand il resta insensible aux injurieuses
railleries des femmes; ne te laisse pas troubler par ce livre... Tu
ne le pourrais pas? Allons donc! tu le pourras. Écoute cette
lecture. — Inutile d’ouvrir le livre, je vais te le réciter
moi-même; il est assez court, mais quel charme! quelle grâce! Il se
grave dans la mémoire; impossible de l’oublier, quand même je le
voudrais.
8. «
Me levant dès l’aurore, après avoir, selon mon habitude, salué
les dieux, je m’occupais de ma chevelure; depuis longtemps je
l’avais négligée, trop peu soigneux de ma personne: aussi ne
formait-elle qu’une touffe rude et emmêlée, comme la laine qui pend
aux jambes des brebis; que dis-je ? plus emmêlée encore, puisque les
cheveux ont plus de ténuité que la laine. Elle était donc inculte,
en désordre; je ne pouvais essayer de la peigner sans l’arracher en
partie ou la tirer violemment. Aussi je me disais qu’ils ont bien
raison ceux qui, pour être beaux, attachent beaucoup de prix à leur
chevelure, et en ont le plus grand soin, portant dans leurs cheveux
mêmes une plume avec laquelle ils se peignent chaque fois qu’ils en
ont le loisir. Bien plus, quand ils s’étendent sur la terre, ils
prennent garde que leur tête ne touche pas le sol ; pour éviter ce
contact, ils se font un oreiller d’un morceau de bois; ils aiment
mieux conserver leur chevelure nette et propre que de dormir à
l’aise. C’est que la chevelure nous donne un air superbe et martial,
tandis que le sommeil, si agréable qu’il soit, nous ôte l’activité
et la vigilance. Les Lacédémoniens le savaient bien, lorsqu’avant ce
grand et terrible combat où, seuls des Grecs, ils allaient, au
nombre de trois cents, soutenir le choc de toute l’armée du roi de
Perse, ils s’asseyaient pour arranger leur chevelure. Homère aussi
nous montre quelle est l’excellence des cheveux: s’il veut signaler
quelque perfection, rarement il parle des yeux; ce n’est pas en cela
qu’il fait consister surtout la beauté. De tous les héros, Agamemnon
est le seul dont il vante les yeux; encore c’est quand il dépeint sa
personne tout entière: il appelle les Grecs les guerriers aux yeux
vifs, et il en dit autant d’Agamemnon; c’est un mérite commun à tous
les Grecs. Mais la chevelure, voilà ce qu’Homère admire surtout.
Voyez d’abord ce qu’il dit d’Achille: Minerve
…………………. le prit par les cheveux
Ailleurs le blond Ménélas est ainsi appelé à cause de sa chevelure.
La chevelure d’Hector n’est pas non plus oubliée:
……………………….Sa noire chevelure
Traîne dans la poussière
……………….
Quand
Euphorbe, le plus beau des Troyens, succombe, qu’est-ce que le poète
déplore? Le sang, dit-il,
Souille ces beaux cheveux, pareils à ceux des Grâces,
Ces
tresses, qu’un réseau d’or et d’argent retient.
Et
lorsqu’il veut nous montrer Ulysse embelli par Minerve, il dit que
.....
de cheveux noirs elle a couvert sa tête.
Et
ailleurs, encore à propos d’Ulysse:
En
boucles sur son cou flotte sa chevelure,
Pareille à l’hyacinthe ……………….
Il
semble, d’après Homère, que la chevelure est un ornement qui sied
aux hommes mieux qu’aux femmes : du moins quand il veut faire
admirer la beauté d’une femme, rarement il parle de ses cheveux;
même pour les déesses il cherche un autre sujet d’éloges. Vénus a
l’éclat de l’or, Junon a de grands yeux, Thétis des pieds d’argent.
Mais s’agit-il de Jupiter, c’est surtout sa longue chevelure qui le
rend majestueux; nous le voyons
Secouant ses cheveux parfumés d’ambroisie.
4.
Ainsi parle Dion. Pour moi, qui ne suis pas un mauvais devin, je
savais bien qu’il rendrait Thrasymaque honteux.
Tel n’est pas cependant le sentiment que j’ai éprouvé. Tout d’abord
j’ai été accablé par cette éloquence; mais aujourd’hui je pense que,
si Dion est un maître dans l’art de bien dire, le sujet qu’il traite
est des plus minces; pour trouver là-dessus quelque chose à dire, il
lui faut toute sa merveilleuse facilité; mais combien il aurait été
plus admirable s’il avait plutôt entrepris l’éloge d’une tête chauve
comme la mienne! Lui qui a su développer avec tant de bonheur une
matière aussi ingrate, qu’aurait-il fait s’il était tombé sur un
sujet digne de son éloquence? Il avait une belle chevelure et du
talent, et il a fait montre de ce talent à propos de sa chevelure.
Avec quelle adresse il se met en scène dans cet ouvrage! Ne cherchez
pas quel est l’homme dont il parle, si soigneux de sa chevelure, et
qui l’arrange avec une plume: c’est lui-même; et cette plume, c’est
sans doute celle dont il s’est servi pour écrire son discours. Pour
moi, je suis chauve; j’ai quelque habitude de la parole; la cause
que je défends vaut mieux que celle de Dion : malgré la supériorité
oratoire de mon adversaire, pourquoi hésiterais-je à entrer en lutte
avec lui, à faire l’essai de mes forces et de mon sujet? Peut-être
ferai-je rougir à leur tour les gens chevelus. Je vais donc tenter
l’entreprise ; mais je ne chercherai point l’un de ces exordes vifs
et brillants dont les rhéteurs arment, en quelque sorte, leurs
plaidoiries, comme un navire de son éperon; je n’irai pas non plus,
comme a fait Dion, imiter les joueurs de cithare qui préludent par
quelques accords harmonieux. Écoutez ce début: « Me levant dès
l’aurore, après avoir, selon mon habitude, salué les dieux, je
m’occupai de ma chevelure; depuis longtemps je l’avais négligée,
trop peu soigneux de ma personne. » Cette négligence, il en décrit
les fâcheux effets; puis il montre combien, avec un peu de soin, on
ajoute aux agréments extérieurs. Voilà de ces contrastes où
excellent les maîtres dans l’art de la parole; ils mettent sous nos
yeux des objets tour à tour séduisants ou repoussants. Pour moi, je
ne saisis pas les choses plus mal qu’un autre; je ne me pique pas
cependant d’éloquence ; j’ai passé surtout ma vie à cultiver des
arbres et à dresser des chiens pour chasser les bêtes fauves; mes
doigts se sont usés à manier la bêche et l’épieu plutôt que la
plume. Ma plume à moi n’est pas celle avec laquelle on écrit, mais
celle que l’on met à sa flèche : aussi ne vous étonnez pas si mes
mains portent la trace d’un rude exercice. Je resterai campagnard;
je ne m’amuserai point à faire des préambules aux périodes
arrondies: il convient mieux à mes habitudes rustiques d’exprimer
tout simplement mes pensées nues; je ferai parler les choses
elles-mêmes : seulement, au lieu d’exposer brièvement ma thèse, je
veux traiter le sujet à fond; je passerai, comme on dit, du mode
dorien au mode phrygien. Evertuons-nous à chercher des preuves : je
vais les trouver sans peine, je l’espère.
5. Je
prétends donc établir qu’un chauve n’a pas du tout à rougir.
Qu’importe en effet qu’il ait la tête nue, s’il a l’intelligence
velue,
comme ce descendant d’Éaque qu’a chanté le poète? Il faisait si peu
de cas de ses cheveux qu’il les sacrifiait pour un mort.
Morts eux-mêmes sont les cheveux; car les poils ont beau pousser sur
les êtres vivants, ils sont privés de vie. Plus un animal en est
recouvert, moins il a d’intelligence. L’homme, qui jouit d’une vie
plus élevée, est presque entièrement exempt de ce fardeau qui croit
avec nous; mais il concevrait trop de vanité s’il n’avait rien de
commun avec les espèces inférieures : voilà pourquoi il a du poil
sur quelques parties du corps. Que l’on n’en ait pas du tout, et
l’on est au-dessus des autres hommes comme l’homme est au-dessus de
la bête. De tous les êtres qui vivent sur la terre l’homme est celui
qui a le plus d’intelligence et le moins de poil; mais tout le monde
convient que de tous les animaux le plus stupide c’est le mouton: or
voyez comme est fournie, comme est épaisse sa toison. Il semble donc
bien que poil et raison ne s’accordent point; nulle part on ne les
trouve réunis. Si je consulte l’expérience des chasseurs, car je me
plais avec eux et j’aime leur art, les chiens les plus sagaces sont
ceux qui ont les oreilles et le ventre ras ; ceux qui ont le plus de
poil s’emportent follement; il vaut mieux ne pas les employer à la
chasse. Quand le sage Platon nous dit que des deux chevaux attachés
au char de l’âme celui qui est mauvais a les oreilles sourdes et
velues,
tient-il donc en si haute estime la chevelure? Mais qu’avons-nous
besoin du témoignage de Platon? N’est-il pas clair que l’on est
sourd si les poils envahissent l’organe de l’ouïe, comme on serait
aveugle s’ils envahissaient celui de la vue? Des yeux velus, voilà
qui serait monstrueux. Il est arrivé quelquefois que les paupières
se garnissaient d’une seconde rangée de cils, dont le contact est
pour l’œil un grave danger; on finirait par le perdre si l’art ne
parvenait à extirper ces cils. La nature ne permet pas que ce qu’il
y a de plus noble soit associé à ce qu’il y a de plus vil : or ce
que l’être animé a de plus noble, ce sont les organes des sens et
certaines parties essentielles du corps auxquelles il doit surtout
sa qualité d’être animé. L’âme distribue ses pouvoirs entre ces
agents: comme le sens de la vue est le premier de tous, il est aussi
celui qui est le plus exempt de poils. Il suit de là que si, chez
l’individu, les parties les plus distinguées sont les plus lisses,
dans le genre humain l’excellence doit être le partage de ceux qui
sont chauves. Cette vérité, que j’exprimais tout à l’heure, est
évidente, si l’on considère notre espèce, exempte de la stupidité
des bêtes aussi bien que de leur poil épais. Si parmi les animaux
l’homme tient le premier rang, parmi les hommes celui qui aura
l’heureuse fortune de perdre ses cheveux, le chauve, est ce qu’il y
a de plus vénérable ici-bas.
6.
Regardez ces personnages dont les bustes décorent les murs du Musée,
les Diogène, les Socrate, et tous les sages de tous les temps: on
dirait une assemblée de chauves. Et qu’on ne vienne pas, pour me
contredire, citer Apollonius ou tout autre enchanteur habile dans
l’art de la magie. Sans être réellement chevelus, ils savent, par de
fausses apparences, tromper les yeux du vulgaire; car le magicien
n’est pas un sage, mais un faiseur de prestiges; il n’y a point de
véritable science dans le pouvoir qu’il possède. Aussi les
législateurs tenaient les sages en grand honneur, tandis qu’ils
établissaient de sévères châtiments pour les magiciens. Apollonius
aurait donc été vraiment chevelu qu’on ne pourrait en rien conclure.
Tel qu’il est cependant il me plaît, et j’aimerais de l’inscrire sur
la liste des chauves. La proposition que j’ai avancée peut se
retourner, et nous dirons justement: « Tous les sages sont chauves
», et « Ceux qui ne sont pas chauves ne sont pas sages ». Il en est
ainsi même parmi les divinités. Voyez les mystères de Bacchus : tous
ceux qui font partie du chœur sont couverts d’un poil épais, naturel
ou emprunté; car la peau de faon est l’insigne particulier des
adorateurs de Bacchus; quelques-uns même se font une sorte de
chevelure avec des branches de pin. Tous ils s’agitent, ils
s’ébattent, avec des bonds désordonnés, comme des gens vaincus par
l’ivresse, ou du moins par cette sorte d’ivresse que comportent les
fêtes sacrées : toujours est-il qu’ils semblent égarés, hors
d’eux-mêmes. Quant à Silène, il reste tranquillement assis, vêtu de
cuir;
on reconnaît en lui le précepteur de Bacchus : en sa qualité de
chauve il doit demeurer sage et raisonnable au milieu de tous ces
insensés. Ce n’est pas un médiocre honneur d’avoir été choisi par
Jupiter, de préférence à tous les dieux, pour accompagner et
instruire son jeune fils. Il faut bien que Bacchus connaisse, avec
les fumées du vin, les ardeurs d’une gaieté turbulente, et qu’il
délire jusqu’à se mêler aux danses des bacchantes. Mais Silène est
là pour modérer ses transports, l’arrêter dans ses écarts, et le
maintenir docile aux volontés de son père. Est-ce assez clair? Et ne
devons-nous pas en tirer cette conséquence que la sagesse exclut les
cheveux, et que les cheveux excluent la sagesse? Voilà pourquoi le
fils de Sophronisque, Socrate, d’ordinaire si modeste, et de tous
les hommes le moins disposé à se vanter, se glorifiait volontiers de
sa ressemblance avec Silène : il ne pouvait souhaiter rien de mieux,
lui qui faisait de la tête le siège de l’intelligence. Des gens à
l’esprit léger, qui souvent ne pénétraient pas le fond de la pensée
de Socrate, ne pouvaient comprendre pourquoi il aimait à se comparer
à Silène. Si la chevelure est abondante à l’époque de la jeunesse,
quand la raison n’est pas encore venue, si elle tombe à l’approche
de la vieillesse et disparaît avant les années qui apportent la
sagesse et la prudence, n’est-ce pas la preuve que les cheveux sont
d’une nature toute matérielle? — Mais on voit des vieillards
chevelus. — Oui, sans doute, mais il y a des vieillards insensés, et
tous les hommes n’atteignent pas à l’humaine perfection. Il faut
bien le reconnaître, la chevelure et l’intelligence ne peuvent
coexister; elles se repoussent l’une l’autre, comme le jour et la
nuit. Cette opposition, si l’on veut en rechercher la cause, tient à
une raison mystérieuse. Tout en disant ce qu’exige notre sujet, nous
aurons soin de taire ce qui ne doit pas être révélé.
7. Les
principes des choses sont simples; à mesure que l’on descend vers
les êtres inférieurs, la nature prend des aspects variés; car rien
ne varie plus que la matière, parce qu’elle est au bas de l’échelle.
Quand le divin vient la toucher, elle ne l’admet pas aussitôt dans
sa plénitude; elle ne reçoit que des images et des germes qu’elle
garde et qu’elle entretient. Tantôt elle se soumet à l’action
divine, tantôt elle se révolte contre elle et la repousse, sans lui
laisser le temps de s’accomplir. Ces deux manières d’être sont
possibles, et il n’y a point là, comme on pourrait le croire, de
contradiction. Mais ces considérations nous entraîneraient trop
loin; contentons-nous d’avoir indiqué ce qui se rapporte à notre
sujet. Montrons par des exemples comment la nature modifie
capricieusement des choses encore en voie de formation, et les
respecte lorsqu’elles arrivent à leur maturité. Voyez les semences
qui sont confiées à la terre : elles présentent, quoique dans une
bien faible mesure, quelque chose de divin; leur fin dernière, c’est
le fruit; mais avant qu’il soit produit, quelle variété de
métamorphoses! Les racines, le chaume, la tunique, les barbes, les
glumes, et après les glumes les glumelles, précèdent le fruit, qui
reste caché tant qu’il n’est pas entièrement formé; mais dès qu’il
paraît, c’en est fini de toutes les manifestations capricieuses de
la matière. La parure est inutile à tout objet parfait; or le fruit
est parfait, puisqu’à son tour il peut servir de germe. Tel est le
sens que révèlent les fêtes
qui se célèbrent à Éleusis en l’honneur de Cérès. L’intelligence est
la plus divine de toutes les semences; elle vient d’en haut dans
notre tête; elle y fructifie, comme le grain jeté dans le sillon
produit le blé. Ici encore la nature procède à sa manière
accoutumée: elle se met en frais pour orner la tête, elle la pare de
cheveux, comme elle pare l’épi de barbes et de glumes, ou l’arbuste
de fleurs qui paraissent avant les fruits. Mais pour que l’arbre
porte ses fruits, il faut que les fleurs soient tombées. Aussi la
sagesse ne réside vraiment que dans une tête mûrie par les années,
quand le temps, comme un vanneur qui sépare le bon du mauvais, l’a
délivrée de cette vaine superfluité où se complaît la matière. Alors
on peut être sûr qu’elle est comme le fruit arrivé à sa perfection.
Si vous voyez un front entièrement dénudé, regardez-le comme le
domicile de l’intelligence; considérez cette tête comme le temple de
la Divinité. On pourrait donc, en l’honneur de la tête, célébrer des
mystères: appelons-les, à cause des profanes, des Anacalyptéries;
mais les sages y verront plutôt des Épibatéries de l’intelligence.
Celui qui vient d’entrer dans les rangs des chauves est comme un
nouvel initié récemment admis aux Théophanies.
De même que des grains de blé, des grenades et des noix pourrissent
intérieurement sous l’enveloppe qui les recouvre, ainsi l’on voit
des têtes en qui tout est mauvais; elles n’ont rien de divin,
enveloppées qu’elles sont d’une matière morte. En Egypte, nous le
savons, les ministres de la religion ne laissaient pas croître même
leurs sourcils; ils se donnaient ainsi un air étrange; mais ils
agissaient avec beaucoup de sens, en leur qualité de sages et
d’Egyptiens. Car les choses qui sont éternelles, et dont la vie est
l’essence même, ne peuvent avoir d’affinité avec des parties
inanimées. Se faire raser par la main de l’homme, c’est entrer déjà
dans la voie de la sainteté; mais être naturellement chauve, c’est
se rapprocher vraiment de Dieu; car la Divinité sans doute est
chauve aussi. Puisse-t-elle ne pas s’offenser de mon langage! Du
moins je ne vais parler d’elle qu’avec un religieux respect.
8.
Lorsque la Divinité s’enveloppe de mystère, comment pourrait-on
pénétrer ce qu’elle ne veut pas révéler? En elle rien ne frappe nos
regards, excepté ces sphères parfaites, le soleil, la lune, et tous
les astres fixes ou errants. S’ils diffèrent entre eux de grandeur,
ils sont tous de même forme. Or quoi de plus lisse que la sphère?
quoi de plus divin? Il y a un mot bien connu : c’est que l’âme veut
imiter Dieu. J’entends par là ce troisième Dieu, cette âme du monde,
âme dont le père est en même temps le créateur du monde physique; il
l’a introduite dans le monde, et il a ainsi achevé cet univers
composé de toutes les semences et de tous les corps, et il lui a
donné celle de toutes les formes qui a le plus de capacité: car, à
périmètre égal, plus une figure a d’angles, plus sa capacité
s’accroît. Parmi les surfaces planes le cercle l’emporte sur tous
les polygones, comme la sphère l’emporte parmi les solides. C’est ce
que savent tous ceux qui s’occupent de la géométrie et de la mesure
des corps. Ainsi l’âme universelle anime cet univers sphérique; et
toutes les parcelles qui s’en détachent veulent, comme l’âme
universelle elle-même, gouverner des corps, animer des mondes :
voilà pourquoi elles cherchent des habitations particulières. La
nature réclamait donc différentes sphères. Là-haut les étoiles,
ici-bas les têtes, ont été formées pour servir de demeures aux âmes
: ce sont dans le monde de petits mondes; car il fallait bien que
l’univers fût un être vivant, composé d’êtres vivants. Les âmes les
moins distinguées s’accommodent sans peine de ces têtes chevelues,
bien peu semblables à une sphère; les plus nobles au contraire
trouvent un séjour digne d’elles, les unes dans les astres, les
autres dans des têtes chauves. Bien que la nature ne puisse produire
ici-bas rien de parfait, elle veut cependant que la partie la plus
élevée de notre personne, celle qui regarde le ciel, soit faite à
l’image du monde. Une tête chauve est comme une sphère céleste, et
tout ce qui se dit à la louange de la sphère peut se dire aussi de
la tête chauve.
9. Que
Dion s’appuie maintenant de l’autorité d’Homère et de Phidias: le
poète et le sculpteur donnent à Jupiter une chevelure longue et
épaisse; il n’a qu’à la secouer pour faire trembler à son gré
l’Olympe. Le Jupiter que nous voyons dans le ciel,
nous savons tous quel il est. En existe-t-il un autre? Et s’il
existe, a-t-il un corps? Je l’ignore. Admettons, si l’on veut, qu’il
existe; dans tous les cas il est antérieur ou postérieur à celui qui
frappe nos yeux; il en est donc ou le modèle ou l’image:
toujours est-il qu’entre les deux Jupiter il doit y avoir autant de
ressemblance que le permet la différence de leur nature. Or la
poésie, la sculpture et tous les arts d’imitation se soucient peu du
vrai; leur but est surtout de plaire à la foule, en flattant ses
préjugés, aux dépens de la vérité. Les ignorants tiennent la
chevelure en grande estime; le vulgaire attache beaucoup de prix aux
choses extérieures, telles que des champs, des voitures, des
maisons, des meubles, et tous ces faux biens qui n’appartiennent pas
en propre à leur possesseur, et ne font point partie de lui-même,
pas plus que les cheveux. On s’éloigne ainsi de la raison et de
Dieu, et l’on obéit, non plus à la raison et à Dieu, mais à la
nature et à la fortune: alors on ne recherche que ce qui est
étranger à l’homme. Les insensés font consister le bonheur dans les
dons de la fortune et de la nature. Si l’on écrit, si l’on parle
pour le peuple, il faut se faire peuple par les préjugés, ne dire et
ne penser que ce qui peut lui plaire. La foule joint l’entêtement à
l’ignorance: ses opinions une fois faites, si absurdes qu’elles
soient, elle les garde obstinément: vouloir changer les idées
reçues, c’est se condamner à boire la cigüe. Comment, je vous le
demande, Homère aurait-il été traité par les Grecs, s’il s’était
permis de dire la vérité sur Jupiter, au lieu de nous faire de lui
ce portrait terrible qui épouvante les enfants?
10. Une
nouvelle preuve de la sagesse des Egyptiens, c’est que chez eux les
prophètes ne permettent pas aux ouvriers de faire des images des
dieux; car ces grossiers artisans risqueraient de donner une idée
peu convenable de la divinité. On sculpte dans le vestibule des
temples des becs d’éperviers et d’ibis. Les prêtres trompent ainsi
le vulgaire crédule; et dans le sanctuaire, où seuls ils pénètrent,
ils cachent les images qu’ils ont faites eux-mêmes, et qu’ils
vénèrent avec force cérémonies: ce sont des sphères renfermées dans
des coffrets. Ces divinités, si on les laissait voir au peuple,
n’exciteraient que sa colère et sa risée; il les trouverait trop
simples, car il lui faut de l’extraordinaire: il est peuple, c’est
tout dire. Aussi sur toutes les statues place-t-on des becs d’ibis.
Esculape est le seul dieu qu’il ne soit pas interdit de représenter;
mais on le montre plus chauve qu’un pilon. — A Epidaure, dira-t-on,
il est chevelu. — C’est que les Grecs s’inquiètent assez peu de la
vérité, comme le leur reproche l’historien.
En Egypte chaque jour on voit Esculape; on peut le consulter dans
tous les lieux, à toutes les heures, sans attendre son bon plaisir.
En effet on assure que les Egyptiens possèdent des secrets
merveilleux pour évoquer les dieux; ils savent, avec quelques
paroles mystérieuses, faire venir à leur gré ceux des êtres divins
que leur nature rend accessibles aux influences magiques: ils
peuvent donc, bien mieux que les Grecs, nous apprendre quelle est la
vraie figure des dieux. Du reste il suffit, comme je l’ai dit un peu
plus haut, de regarder le soleil et les astres, sans se perdre dans
de longues recherches. S’il apparaît un astre chevelu, ce n’est pas
un astre véritable. La région des astres, c’est le ciel, qui se meut
d’un mouvement circulaire, et dans lequel aucun changement ne se
produit. Mais dans les espaces sublunaires, sur les confins du monde
où s’exerce la génération, naissent ces torches qui ne sont des
astres que de nom; voisines des corps célestes, elles se meuvent
aussi bien que ces corps; mais comme elles sont d’une nature tout
autre, elles se meuvent à l’aventure. Il en est qui, parties de
l’Autel,
viennent jusqu’à l’équateur; elles pousseront même leur course
jusqu’au pôle boréal, à moins qu’elles ne périssent en route. Vous
pourrez en voir d’immenses: aujourd’hui peut-être elles égalent en
longueur le zodiaque; dans trois jours elles seront réduites des
deux tiers; dans dix jours il n’en survivra plus que la trentième
partie; elles disparaissent et s’éteignent ainsi peu à peu, sans
qu’il en reste rien. Non, je ne puis me décider à les appeler des
astres. Si vous voulez à toute force leur donner ce nom, convenez au
moins que la chevelure est quelque chose de bien fatal, puisqu’il
n’en faut pas phis pour perdre même les astres. Ajoutez que
l’apparition des comètes est un funeste présage, et que les
aruspices et les devins s’efforcent d’en conjurer les effets par des
sacrifices. Elles sont les avant-coureurs de prochaines révolutions:
peuples réduits en servitude, villes détruites, rois égorgés, voilà
les effrayantes catastrophes qu’elles annoncent.
Jamais homme n’a vu depuis les premiers âges
Un
astre disparaître……….
Ce qui disparaît n’est donc pas un
astre; il n’y a d’astres que les globes célestes. Puissé-je, ainsi
que tous ceux qui me sont chers, avoir, grâce à la calvitie, quelque
ressemblance avec les dieux ! Car personne ne se rapproche autant
qu’un chauve de la Divinité; c’est de lui surtout que l’on peut dire
qu’il est comme l’image et la représentation des dieux, et qu’en le
voyant on se fait une idée de leur beauté. Cet hommage, qui est dû
aux chauves, ne leur est point refusé; car souvent vous les entendez
honorer du nom de petites
lunes.
11.
Mais j’allais négliger un point essentiel : les chauves non
seulement s’appellent lunes, mais ils passent par les mêmes phases
que la lune. Cet astre qui m’est si cher ne laisse voir d’abord
qu’un étroit croissant; puis il se montre à moitié, et, continuant
de croître, il finit par apparaître dans son plein. Si l’on est
entièrement heureux, je veux dire si l’on est une pleine lune, on a
presque le droit de s’appeler soleil : en effet on ne subit plus
alors de nouvelles phases; on reste avec une sphère parfaite, qui
lutte d’éclat avec celles du ciel. Souvenez-vous d’Ulysse : il est
raillé par les prétendants, ces jeunes efféminés à la longue
chevelure, qui vont périr tout à l’heure, tués tous, et ils sont
plus d’un cent, par un seul chauve. Comme il prépare les lampes pour
les allumer, on l’invite à ne pas se donner tant de peine, car sa
tête suffit pour éclairer le palais tout entier.
Or posséder et produire la lumière, n’est-ce pas une qualité
vraiment divine, et qui atteste, non pas seulement notre
ressemblance, mais notre parenté avec les dieux? Si la tête est si
reluisante, c’est qu’elle est tout à fait lisse, et elle n’est lisse
que par la complète absence de cheveux. S’éloigner du mal, c’est se
rapprocher du bien. La vie, comme nous le disions tout à l’heure,
est en opposition avec la mort; mais la vie, et la lumière, et
toutes les choses de même nature, sont placées, et à juste titre, au
rang des biens. Si la calvitie et la lumière vont de compagnie, il
faut croire aussi que la chevelure et l’obscurité s’associent tout
naturellement : cette conséquence n’est pas seulement vraisemblable,
elle est absolument certaine. Mais sortons un instant de la
démonstration rigoureuse, pour présenter quelques considérations de
nature à plaire. On s’accorde à considérer la chevelure comme une
sorte de parasol naturel. Archiloque, cet admirable poète, lorsqu’il
en fait l’éloge (et remarquez que c’est dans le portrait d’une
courtisane), s’exprime ainsi
Ses
cheveux ombragent son cou, ses épaules.
Or
l’ombre n’est pas autre chose que l’obscurité; les deux expressions
s’emploient pour désigner l’absence de lumière. Si l’on veut aller
plus au fond et se rendre un compte exact de la vérité, on reconnaît
que l’ombre par excellence c’est la nuit qui vient quand la terre ne
reçoit plus les rayons du soleil. Mais même pendant le jour les
forêts épaisses sont privées de lumière, parce qu’elles sont trop
ombreuses, trop chevelues.
12. La
lumière est chose divine; aussi a-t-elle été consacrée aux dieux qui
tiennent dans le ciel la place la plus brillante. Comme la santé est
un bien, et le plus précieux de tous, ne voyons-nous pas beaucoup de
gens recourir au rasoir et aux pâtes épilatoires pour se débarrasser
de leurs cheveux? Ils espèrent que la calvitie va les préserver d’un
grand nombre de maladies. Mais si l’ophtalmie, le rhume, les maux
d’oreilles, et toutes les affections qui ont leur siège dans la
tête, disparaissent quand nous sommes déchargés de cet incommode
fardeau, n’est-ce pas déjà fort heureux? Que sera-ce donc si du même
coup nous guérissons nos pieds ou nos intestins? Quand ces parties
du corps sont malades, les médecins font appliquer ce qu’ils
appellent des cercles;
or les cercles ne sont au fond rien autre chose qu’un épilatoire
avec lequel on enlève les cheveux plus sûrement qu’avec le fer même.
Il est tout simple, en effet, que la tête, comme une citadelle
élevée, commande à tout le reste du corps, et lui envoie la santé ou
la maladie. Nous autres chauves nous devons donc nous porter, non
pas comme le commun des hommes, mais bien mieux, j’ose le dire.
Voilà ce que signifie cet Esculape sans cheveux, tel que nous le
représentent les Egyptiens. Ces statues nous avertissent, elles nous
donnent la plus efficace de toute les prescriptions médicales; elles
semblent nous dire que si nous voulons jouir d’une bonne santé, il
faut imiter l’inventeur, le dieu de la médecine. Un crâne, exposé
aux rayons du soleil et à toutes les intempéries des saisons, se
durcit: ne vous étonnez pas si ce n’est plus une substance osseuse,
mais du fer; alors il peut braver toutes les maladies. C’est ainsi
que les arbres qui poussent dans la plaine ou sur le bord des
marécages fournissent, pour les lances, un bois moins solide que
ceux qui croissent sur les montagnes: pourquoi? Interrogez Homère,
il vous dira que l’arbre a plus de force quand il a grandi au milieu
des vents.
Gardez-vous de croire que c’est par hasard si le prudent Chiron,
lorsqu’il a voulu couper du bois pour la lance de Pélée, n’a pas été
dans les forêts de Tempé ou de quelque autre vallée du voisinage, où
ne manquent point cependant les branches bien lisses et bien
longues; il a mieux aimé aller sur le sommet du mont Pélion, où se
déchaînent toutes les fureurs de la tempête.
Là se trouvait un bois excellent, et la lance qui en fut faite a pu
servir à plusieurs générations. Il existe autant de différence entre
une tête chevelue et une tête chauve: elles ressemblent, la première
à l’arbre du marécage qui reste à l’ombre, la seconde à l’arbre de
la montagne en butte à tous les vents; voilà pourquoi l’une est
aussi fragile que l’autre est solide.
13. Ce
que je dis là peut se vérifier dans la plaine où les armées de
Cambyse et de Psammitichus en vinrent aux mains, sur les confins de
l’Arabie et de l’Egypte. Comme des deux côtés on estimait que cette
journée devait être décisive, on se battit longtemps et avec
acharnement; le carnage fut grand, si grand que les survivants ne
purent enlever les cadavres pour leur donner la sépulture; tous les
tués gisaient pêle-mêle sur la place où ils étaient tombés; on se
contenta de séparer les morts des deux nations; et aujourd’hui on
voit encore deux monceaux d’ossements, l’un d’Egyptiens, l’autre de
Mèdes. Hérodote, en historien consciencieux, a été visiter ces
restes, et voici la chose merveilleuse qu’il raconte : Les crânes
des Mèdes sont, dit-il, si minces et si mous, qu’on peut les percer
rien qu’en les frappant avec un petit caillou; ceux des Egyptiens au
contraire sont épais, et si durs et si résistants, que pour les
rompre il ne suffit même pas d’une grosse pierre, il faut une
massue. Nous avons constaté nous-même le fait. L’explication que
l’on en donne, c’est que les Mèdes portent des tiares en laine,
tandis que les Egyptiens vivent nu-tête.
—Vous trouverez peut-être qu’il est difficile d’aller s’assurer de
la chose dans ces lointaines contrées, qu’il est mal d’ailleurs de
frapper avec un caillou la tête d’un mort, et qu’il faut se défier
d’Hérodote. Mais voyez, j’ai, ainsi que beaucoup de mes concitoyens,
des esclaves scythes; ils portent, suivant la mode de leur pays, les
cheveux flottants: on peut les assommer d’un coup de poing. Au
théâtre, au contraire, on peut, tous les jours de fête, en retenant
sa place, voir un homme qui donne au peuple un spectacle des plus
curieux : chauve, grâce à l’art, et non pas à la nature, il va
plusieurs fois par jour chez le barbier; il se présente devant la
foule, pour lui faire voir la solidité d’un crâne qui ne redoute
point les épreuves les plus redoutables : il repousse, le front
baissé, le choc d’un bélier qui s’élance sur lui les cornes en
avant; on verse de la poix bouillante, on brise des vases de Mégare
sur sa tête: il paraît insensible; on le frappe, on le frappe
encore; les spectateurs en ont le frisson : les corps les plus durs
glissent sur son crâne sans lui faire plus de mal qu’une sandale de
l’Attique. Tout on regardant cet homme je me félicitais de mon sort;
car j’en pourrais faire autant que lui : seulement je n’ai pas la
même intrépidité; mais c’est la misère qui le pousse à se montrer
intrépide. Pour moi je n’ai pas et j’espère n’avoir jamais besoin de
me livrer à de semblables exercices; mais enfin voilà pour les
chauves une merveilleuse ressource, qui met le comble à tous leurs
avantages. Si nous pouvons réaliser le vœu de Pindare,
si notre patrimoine nous assure l’aisance, nous irons au théâtre,
où, tranquillement assis, nous n’aurons qu’à écouter et à regarder;
s’il faut contribuer aux dépenses publiques, si le peuple fait appel
à notre générosité, nous userons largement de notre fortune. Mais si
le sort nous devient contraire, si nous tombons dans la pauvreté (et
puissent tous les nobles cœurs échapper à ce malheur!) du moins la
plus cruelle des souffrances, la faim, sera épargnée à tous ceux qui
peuvent faire ces tours de force : un peu de honte est bientôt
passé; ils n’auront qu’à monter sur les planches pour attirer tout
de suite le public à l’exhibition de leurs prouesses.
14.
Prétendre, comme Dion, que la chevelure convient aux hommes aussi
bien qu’aux femmes, n’est-ce pas aller contre la vérité et
l’évidence? Comment admettre en effet que ce qui est une cause de
faiblesse soit le partage de ceux qui sont forts ? La nature et la
coutume donnent un démenti à Dion. L’habitude de porter les cheveux
longs n’est pas générale pour les hommes; elle varie suivant les
pays et les temps : c’est à partir seulement de la bataille de
Thyrée que les Lacédémoniens laissèrent croître et que les Argiens
coupèrent leurs cheveux.
Presque tous les peuples, aujourd’hui comme autrefois, les ont
courts; mais toujours et partout les femmes ont aimé à prendre soin
de leur chevelure. On n’en voit point, on n’en a vu jamais aucune
soumettre sa tête au rasoir, excepté peut-être à des époques de
grandes et terribles calamités. Il est possible que cela soit arrivé
quelquefois; mais, pour mon compte, ni de nos jours ni dans le passé
je n’en connais d’exemple. La nature est d’accord avec la coutume;
car nous n’avons jamais ouï parler de femmes qui fussent chauves; et
ne dites pas qu’elles peuvent dissimuler leur calvitie sous le voile
qui couvre leur tête: les coiffeuses
savent bien voir ce qu’il y a sous ce voile. Quand les femmes
perdent leurs cheveux, c’est un accident causé par la maladie;
encore, avec un peu de soin, reviennent-elles bientôt à leur premier
état. Mais pour les hommes, j’entends ceux qui sont vraiment dignes
de ce nom, il serait difficile d’en citer un seul qui ne soit pas
parvenu à la calvitie; car la calvitie est certainement le but
auquel nous devons tendre; mais tous ne l’atteignent pas. Quand le
jardinier passe en revue ses arbustes pour reconnaître ceux qui
promettent un tronc droit et élancé, s’il en trouve quelques-uns qui
soient faibles, il les étaie avec des échalas et des tuteurs: ainsi,
puisque tous les hommes dont la nature est vraiment distinguée sont
chauves comme je le suis, il faut, avec ceux qui ne le sont pas,
employer le rasoir pour corriger et aider la nature.
15.
Parlons des Lacédémoniens qui arrangèrent leurs cheveux avant le
combat des Thermopyles, grand combat, comme l’appelle Dion, sans
doute parce que les Lacédémoniens s’y préparèrent en se peignant.
Mais c’était se battre sous de sinistres auspices: aussi pas un de
ces guerriers ne survécut à cette journée. Si je dis cela, ce n’est
point parce que les poils, comme je l’ai déjà établi, sont une
partie morte chez les vivants, mais parce qu’ils croissent surtout
sur les cadavres. Tout le monde sait ce qu’ont raconté les prêtres
Egyptiens, qu’un mort avait été soigneusement rasé: l’année suivante
on le retrouva avec une chevelure et une barbe épaisses. Dion n’a
voulu se souvenir que des Grecs qui succombèrent si glorieusement;
mais d’autres Grecs ont glorieusement vaincu; ils se sont pleinement
vengés des barbares, et ils ont vengé le reste de la Grèce: il se
garde bien de les citer. Je veux parler des Macédoniens et des Grecs
qui tous, à l’exception des Lacédémoniens, suivirent Alexandre.
Avant la bataille d’Arbelles (voilà ce que l’on peut appeler
vraiment une grande bataille), sachant par expérience à quels
dangers la barbe et les cheveux exposent les soldats, ils se
rasèrent tous; puis, appelant à leur aide Dieu, la fortune et leur
valeur, ils combattirent pour la conquête du monde. S’ils se
décidèrent à se raser, en voici la raison, telle que nous la donne
Ptolémée, fils de Lagus, écrivain bien informé, puisqu’il faisait
partie de l’expédition, et véridique, puisqu’il était roi, lorsqu’il
composa son histoire.
16. Un
Macédonien à la chevelure longue et à la barbe épaisse était aux
prises avec un Perse: le Perse, gardant toute sa présence d’esprit
dans ce pressant danger, jette son bouclier et son javelot, armes
inutiles pour combattre le Macédonien; il s’élance, arrive sur son
adversaire, le saisit par la barbe et les cheveux; et le mettant
ainsi dans l’impossibilité de résister, il l’entraîne comme un
poisson, l’abat à ses pieds, et tirant son épée il l’immole. Tous
les Perses, les uns après les autres, en font autant; ils
abandonnent leurs boucliers; chacun prend un ennemi par les cheveux
et le renverse, comme si le mot d’ordre avait été donné à toute
l’armée de recourir à ce moyen assuré de vaincre les Macédoniens.
Ainsi, parmi les soldats d’Alexandre, ceux-là seulement qui étaient
chauves ne furent pas mis en déroute. Le roi fut contraint de
reculer devant ces ennemis sans armes, lui que leurs armes
n’auraient pu jamais arrêter. Peu s’en fallut qu’Alexandre n’eût à
regagner la Cilicie, et ne devint la risée des Grecs, pour avoir été
vaincu dans un combat où l’on se prenait aux cheveux. Mais comme les
destins voulaient que l’empire des Achéménides tombât au pouvoir des
Héraclides, en voyant comment tourne la bataille il donne l’ordre
aux trompettes de sonner la retraite ; il ramène ses soldats en lieu
sûr, et les fait passer par les mains des barbiers. Bien payés par
le roi, ceux-ci eurent bientôt rasé tous les Macédoniens. Dès lors
Darius et les Perses virent toutes leurs espérances déçues: ils ne
savaient plus où saisir des adversaires qui leur étaient trop
supérieurs; la fortune des armes devait leur être contraire.
17. La
chevelure n’a donc rien de martial ni d’effrayant; tout au plus
sera-t-elle un épouvantail pour les petits enfants. Ne voyons-nous
pas les soldats, quand il faut intimider l’ennemi, se couvrir la
tête d’un casque? Or le casque, comme son nom l’indique, n’est en
réalité qu’un crâne d’airain.
— Mais on y ajuste des crins de cheval. — Oui, sans doute, mais ceux
qui ont eu à se servir d’un casque savent bien comment il est fait.
Je dirai, pour ceux qui l’ignorent, que si l’on adapte une rangée de
crins, c’est derrière, entre le métal et la laine qui le garnit
intérieurement; mais sur la surface convexe du casque jamais on ne
ferait tenir de cheveux: Vulcain lui-même y perdrait sa peine. Aussi
ce qui ressemble le plus à une tête chauve, c’est un casque poli; et
dans tout l’attirail guerrier il n’est rien qui inspire autant de
terreur à l’ennemi. Quand Achille dit que les Troyens ont repris
courage, est-ce parce qu’ils ne voient plus flotter la crinière de
son casque? Pas du tout; mais que dit-il donc?
Ils
n’aperçoivent plus le devant de mon casque,
Brillant au loin.
Reluisant et lisse, n’est-ce pas tout à fait comme une tête chauve?
Et quoi de plus propre à effrayer? — Mais Achille était chevelu,
s’il faut en croire Dion. — Oui, mais alors aussi, jeune encore, il
était irascible; à cet âge son âme et son corps n’avaient pu
acquérir toute leur vigueur. Il est tout simple que les cheveux
foisonnent sur la tête des jeunes gens, comme les passions
bouillonnent dans leur cœur. Quoi que l’on raconte d’Achille, on ne
fera pas de la chevelure une des beautés du corps, pas plus que de
la colère une des qualités de l’âme. J’accorde que le fils de Thétis
était né pour réunir on lui toutes les vertus, et, je le crois du
moins, s’il eût vécu, il aurait eu en partage la calvitie et la
sagesse. Bien que jeune, il n’était pas étranger à la médecine et à
la musique; et pour ses propres cheveux il en faisait si peu de cas,
qu’il les coupait pour les déposer sur les tombeaux comme une pieuse
offrande. Socrate aussi, à ce que raconte Aristoxène, était enclin à
la colère; et dans ses emportements il ne respectait plus aucune
bienséance. Mais Socrate alors n’était pas encore chauve; il n’avait
que vingt cinq ans lorsque Parménide et Zénon vinrent à Athènes,
comme nous le dit Platon, pour assister aux Panathénées. Si plus
tard on avait parlé de Socrate comme d’un homme difficile à vivre et
soigneux de sa chevelure, on aurait excité le rire de tous ceux qui
le connaissaient : n’était-il pas en effet devenu le plus chauve et
le plus doux de tous ceux qui s’étaient jamais occupés de
philosophie? N’allez donc pas juger sévèrement le héros à cause de
sa chevelure; car dans ce temps-là ce n’était encore qu’un jeune
homme, à peine sorti de l’adolescence. Rien absolument ne nous
permet de supposer qu’Achille aurait conservé ses cheveux jusque
dans la vieillesse. Moi, j’affirme qu’il ne les aurait pas
conservés; j’ai, pour le prouver, son père et son aïeul, dont j’ai
vu, oui, dont j’ai vu les images; j’ai sa divine origine : car
reportez-vous à ce que j’ai dit plus haut de la figure des dieux.
48.
Pourquoi vous emparez-vous, comme d’une bonne fortune, de cette
parole d’Homéo? « Minerve, dit-il :
……………………..le
prit par les cheveux.
Pourquoi ne donnez-vous qu’une partie du vers? Puisque vous n’avez
pas voulu le reproduire tout entier, je vais moi-même, vous m’y
forcez, compléter le texte. « Minerve venant
Derrière le héros, le prit par les cheveux.
Très
bien, Dion. Ils ne sont pas inutiles les mots supprimés par VOUE,
mais ils contredisent votre thèse. J’en conclus que même alors
Achille, quoique jeune, était déjà chauve. La déesse vint derrière
lui, dit le poète, et le saisit par la chevelure. Mais on a prise
aussi sur moi par derrière; on avait prise sur Socrate lui-même, et
sur n’importe quel Grec, si avancé qu’il fût en âge. Car il nous
reste toujours quelques signes de notre nature périssable. Ce n’est
ni aux hommes, ni aux démons, mais aux dieux seuls qu’il appartient
de s’affranchir entièrement de toutes les misères inhérentes à
l’être mortel. Minerve donc, se tenant
Derrière le héros, le prit par les cheveux.
Si,
pour le prendre par les cheveux, elle vint derrière lui, c’est que
par devant elle n’aurait pu le saisir.
19.
Qu’il y ait le moindre avantage à retirer de la chevelure, c’est ce
que Dion n’a point montré. Si vraiment elle avait du bon, Dion
l’aurait certainement découvert: sous sa plume, le plus mince mérite
serait devenu considérable. Il va chercher bien loin les
Lacédémoniens; mais cet exemple ne prouve rien, ou plutôt il prouve
contre Dion. Puis, à bout de ressources, il s’attache à Homère;
jusqu’à la fin de son livre il ne veut plus le lâcher. Mais il en
prend fort à son aise avec le poète, sans scrupule, en vrai rhéteur
: tantôt il fait d’un vers ce qu’on fait d’un article de loi, il en
supprime une partie; tantôt il cite, comme de l’Iliade, des
hémistiches qui ne sont pas dans l’Iliade. C’est ainsi qu’il
calomnie Hector, ou plutôt Homère, en lui attribuant des vers qui
calomnient Hector : disons mieux, il calomnie tout à la fois Hector
et Homère. On sait en effet que le guerrier troyen ressemblait aux
plus sages par la calvitie. Consultez l’historien qui connaissait si
bien les héros, pour avoir combattu avec les uns contre les autres :
c’est le témoignage qu’il rend à Hector.
Si jamais vous allez à Troie, le premier Troyen venu vous conduira
au temple d’Hector, où la statue du héros va tout de suite frapper
vos yeux en le regardant on se dit qu’il a été représenté tel qu’il
était lorsqu’il reprochait à Pâris sa beauté d’emprunt, sa chevelure
trop soignée. Homère, suivant Dion, aurait dit d’Hector:
……………………...Sa noire chevelure
Traîne dans la poussière ………………..
Mais
faites-moi donc voir dans quel chant de l’Iliade se trouvent
ces vers : personne, j’imagine, ne sera capable de les découvrir,
pas même Ion, cet habile rhapsode.
Peut-on admettre qu’Homère donne une longue chevelure au héros qu’il
nous a montré comme s’indignant contre un personnage trop occupé de
sa parure? C’est comme Philéas accusant Andocide de sacrilège, après
avoir lui-même enlevé furtivement de l’Acropole le bouclier de
Minerve.
Ce que vous dites d’Hector est tout aussi vraisemblable.
20. Que
Ménélas ait été blond, il ne s’ensuit pas du tout qu’il fût chevelu.
D’ailleurs peut-on voir un éloge de la chevelure dans cette simple
mention d’un fait? Les épithètes que nous trouvons dans Homère ne
sont pas toutes louangeuses. Dion, cherchant partout des arguments,
semble croire que parler de la chevelure et en parler avec estime
c’est la même chose. Pour mieux convaincre le lecteur, quand il cite
le poète, tantôt il ajoute, tantôt il retranche. S’il veut prouver
que la chevelure sied aux hommes mieux qu’aux femmes: « Quand
Homère, dit-il, célèbre les déesses, c’est Junon aux grands yeux,
c’est Thétis aux pieds d’argent; mais chez Jupiter ce qu’il vante
surtout, c’est la chevelure ». Dion n’avait sans doute qu’un
exemplaire mutilé de l’Iliade, puisqu’il n’y trouvait pas
beaucoup de beaux vers, tels que ceux-ci:
Apollon, qu’enfanta Latone aux beaux cheveux.
Pallas aux beaux cheveux doit recevoir tes dons.
Et
quand Junon veut assoupir Jupiter, Homère nous la montre à sa
toilette : elle va, tout à l’heure, ajouter à sa parure cette
ceinture merveilleuse où sont renfermés des charmes qui captivent
les âmes les plus sages. Après avoir répandu sur ses membres de
suaves essences,
.........................................................................
la déesse
Peigne ses beaux cheveux, les parfums, et les tresse
Tout
brillants d’ambroisie.
Une
chevelure comme celle-ci mérite bien des éloges; elle en mérite
surtout puisqu’elle va séduire Jupiter. Dion, nous pouvons le dire,
a oublié de nombreux passages d’Homère; ou plutôt il se les
rappelait parfaitement, mais il a feint de ne pas s’en souvenir.
Pour moi, voici ce que je déclare, et je ne veux, pour plaider ma
cause, rien dire qui soit contraire à ma pensée: je ne puis admettre
que parmi les habitants du ciel il en est qui soient chevelus; dieux
ou déesses, ils se ressemblent tous. Regardez les astres : Jupiter
n’a pas plus de sphéricité que Vénus. La chevelure de Jupiter, c’est
pour Dion l’argument décisif; mais quand Homère nous parle des
dieux, il est l’esclave des préjugés plutôt que l’interprète fidèle
de la vérité. Or l’un de ces préjugés, c’est que Jupiter remue le
ciel en secouant sa tête couverte de cheveux épais. Voilà la fausse
idée qui s’est accréditée dans le vulgaire et chez les statuaires.
Supprimez Homère et les Lacédémoniens, que reste-t-il du discours de
Dion? Mais laissons-lui les Lacédémoniens et Homère: toujours est-il
que ne sachant rien, ni par lui-même, ni par les autres, sur la
nature des cheveux, il ne nous apprend pas ce qu’ils sont au juste,
ni quelle en est la valeur réelle ; il ne nous fait pas voir que ce
soit vraiment un bien d’en posséder, un mal d’en être privé. Nous,
au contraire, descendant au fond des choses, nous avons trouvé que
la calvitie est un don inestimable, qui nous rapproche de la
Divinité; qu’elle est la fin vers laquelle nous devons tendre;
qu’une tête chauve est comme le temple où réside l’esprit céleste,
principe de notre pensée. Nous avons énuméré tous les avantages
qu’en retirent l’âme et le corps, dit en quoi ils consistent,
comment ils se produisent; et nous n’avons rien avancé qui ne fût
soutenu par d’évidentes raisons. Mais la chevelure, nous l’avons
reconnu, a des effets tout contraires: avec elle viennent
l’irréflexion, la grossièreté, et toutes les misères qui nous
éloignent de la Divinité. Les poils sont, pour l’animal, comme ces
barbes et ces pellicules que la nature capricieuse fait croître sur
la plante encore imparfaite.
21. Il
n’est pas inutile, je crois, de rechercher quelles sont les
habitudes propres à chacune des deux espèces d’hommes dont nous
avons fait l’éloge, Dion et moi. C’est parmi ceux qui prennent grand
soin de leur chevelure que se trouvent les adultères. Homère fait de
ce Pâris, si épris de ses belles boucles, un séducteur; il
n’entretient si bien sa chevelure que pour entraîner les femmes à
leur perte: ce n’est qu’un adultère. Adultères sont certainement
tous ceux à qui l’on peut reprocher ce culte de leur personne. Voilà
la race la plus dangereuse, celle qui fait le plus de mal dans la
cité. Nous allons au combat, nous bravons tous les dangers pour
préserver du déshonneur nos filles et nos femmes; et l’un de ces
jeunes élégants va peut-être nous les ravir, et les emmener dans de
lointaines contrées, à travers les mers; ou, s’il ne les entraîne
pas au loin, il les débauchera dans un coin à la faveur des
ténèbres. Quand une épouse est enlevée par l’ennemi, l’époux peut
lui garder encore son affection; mais si elle est adultère, il ne
reste pour elle aucune place dans le cœur de son mari : alors ce
n’est plus à moitié seulement que la femme est perdue pour l’homme.
Pour punir ces séducteurs les lois établissent des bourreaux, et les
jardiniers sèment ces raves d’Attique qui servent au supplice du
coupable, dès qu’il est pris en faute. N’est-ce pas cette race
infâme qui a causé la perte d’un grand nombre de familles, et même
de cités tout entières? C’est un adultère qui a mis aux prises
l’Europe et l’Asie, et qui a poussé les Grecs à traverser les mers
pour renverser l’empire de Priam. Plus infâme encore est une autre
espèce d’hommes, comme ceux qui ont déshonoré la mémoire
d’Alexandre, ces Clisthène, ces Timarque, et tous ces débauchés
prostituant leur jeunesse par amour de l’argent, ou, à défaut
d’argent, par l’espoir d’obtenir quelque faveur, ou tout simplement
pour la satisfaction de leurs ignobles instincts. Tous les efféminés
arrangent avec soin leurs cheveux. Voyez ceux qui font ouvertement
métier d’attirer les passants: ils pensent les séduire, en essayant
de ressembler ainsi aux femmes. Quant à ceux qui cachent leur
dépravation en protestant tout haut de leur pureté, dussent-ils ne
trahir par aucun autre indice leur participation au culte de Cotys,
il suffit de les voir, amoureux de leur chevelure, la parfumer et la
disposer en boucles, pour avoir le droit d’affirmer qu’ils sont
initiés aux mystères de la déesse de Chios
et aux fêtes ithyphalliques. Phérécyde se couvrant la tête d’un pan
de sa robe, et montrant son doigt, disait: « Ma peau fait voir
quelle est ma maladie.
» De même nous reconnaîtrons à leur chevelure les jeunes gens
qu’animent d’impures passions.
22. Qui
peut contester la sagesse des proverbes? Aristote
les
considère comme des débris de la philosophie des temps anciens,
perdue dans les révolutions qu’a traversées l’humanité : leur
piquante concision les a sauvés du naufrage. Aux proverbes et aux
idées qu’ils expriment s’attache donc la même autorité qu’à
l’antique philosophie d’où ils nous sont venus, et dont ils gardent
la noble empreinte; car dans ces âges reculés on saisissait la
vérité bien mieux qu’aujourd’hui. Ecoutez donc ce proverbe, et voyez
quel en est le sens:
Porteurs de cheveux longs sont tous …
Complétez le vers vous-même, car pour moi je n’ose l’achever,
tant le mot et la chose qu’il veut dire me répugnent... Vous l’avez
complété? Eh bien ! que vous en semble? A la bonne heure, voilà la
vérité qui se révèle; l’oracle a parlé. Elle est assez claire par
elle-même cette vérité; mais si elle avait besoin de confirmation,
combien de bouches redisent encore aujourd’hui ce vers, et combien
l’ont redit dans le passé! Ce qui assure aux proverbes leur
perpétuité, c’est que l’occasion de les appliquer s’offre souvent,
et ils se représentent ainsi à la mémoire. Nos observations
journalières viennent à l’appui du proverbe, et le proverbe justifie
nos observations.
23.
Quoi qu’il en soit, toujours est-il que Dion a consacré à l’éloge de
la chevelure un discours vraiment remarquable. Mais est-il donc
besoin d’un Platon pour réfuter cette rhétorique qui ne séduit que
par de fausses apparences ? Croyez-vous que ceux qui font métier de
teindre les cheveux ne verront pas leur art bien mieux prisé, quand
un Grec aura célébré, en plein théâtre, de si rares mérites? Tous
les efflanqués voués au culte de Cybèle, tous ceux qui regardent
d’un œil de convoitise la femme de leur voisin, doivent être,
j’imagine, très reconnaissants à Dion de ce discours qu’il verse,
pour ainsi dire, sur leur tête comme une odorante essence. On
ambitionne toujours ce qu’on entend publiquement vanter, surtout si
le panégyriste est un orateur renommé. La conséquence de ce
discours, c’est qu’on verra dans la cité plus de débauchés. Mais
ceux que la calvitie place dans les rangs opposés, quels sont-ils?
Nos héros à nous ne sont plus les adultères; mais cherchez dans les
enceintes sacrées les prêtres, les devins, les ministres des dieux;
dans les écoles les maîtres et les précepteurs de la jeunesse; dans
les camps les capitaines et les chefs expérimentés; allez partout:
tous ceux que la voix publique proclame les plus sages, voilà les
nôtres. Il devait être chauve comme nous ce chantre qu’Agamemnon en
partant avait laissé pour veiller sur Clytemnestre;
car il n’aurait jamais voulu confier à un chevelu la garde d’une
femme dont la famille n’était déjà que trop décriée. Les peintres
aussi ne déposent-ils pas en notre faveur? Quand ils n’ont pas à
reproduire un modèle donné, et qu’ils sont libres de choisir les
traits qui leur paraissent le mieux convenir au caractère des
personnages, ils croient, en représentant un impudique débauché avec
de longs cheveux, satisfaire aux conditions de la ressemblance; au
contraire, s’ils ont à peindre un philosophe ou un ministre des
autels, ils vont nous montrer sur leur toile un chauve, au front
grave: car la calvitie c’est la marque de la vraie sagesse.
24.
J’ai rendu service aux philosophes, aux prêtres, aux gens de bien,
en composant ce discours où j’ai parlé de la Divinité avec le
respect qu’elle mérite, et rappelé aux hommes d’utiles vérités. Si
cet écrit, livré au public, obtient du succès; si je puis, en
faisant rougir ceux qui entretiennent avec tant de soin leur
chevelure, les décider à la raser pour se donner un air plus modeste
et plus sage; si je les amène à envier le bonheur de ceux qui
peuvent se passer du rasoir, il ne faudra pas m’en faire un mérite:
le choix du sujet aura soutenu ma faiblesse, et seul il m’aura
permis de combattre avec quelque avantage un éloquent écrivain. Si
je ne persuade personne, on me reprochera justement de n’avoir pu,
même avec les ressources de la vérité, triompher de Dion qui n’a
pour lui que son talent oratoire. Puisse l’étude que j’ai faite de
son livre tourner au profit du public !
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