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SYNESIUS
Synésius
DION
ou TRAITÉ DE SA VIE.
Oeuvre numérisée et mise
en page par Marc Szwajcer

DION
ou TRAITÉ DE
SA VIE.
ARGUMENT.
1.
Philostrate de Lemnos, qui a écrit la vie des sophistes, a-t-il eu
raison de ranger Dion parmi les philosophes? Dion n’a pas toujours
professé les mêmes idées.
2. Il y
a dans sa vie deux époques que Philostrate aurait dû distinguer.
3.
Dion, pendant le temps qu’il était sophiste, poursuivait de ses
railleries la philosophie et les philosophes. Devenu philosophe,
c’est à la morale surtout qu’il s’attacha.
4.
Philostrate a tort de mettre sur la même ligne des œuvres
entièrement disparates, telles que l’Éloge du perroquet et l’Eubéen.
Dion, dans ce dernier écrit, est sérieux et vraiment admirable.
5. Les
discours philosophiques de Dion renferment d’utiles leçons; mais
dans tous ses ouvrages il déploie de merveilleuses qualités
d’écrivain.
6.
Synésius s’adresse surtout au fils qui va bientôt lui naître; il
souhaite que ce fils se livre aux occupations littéraires: elles
sont la meilleure préparation à la philosophie. Les Muses forment un
chœur; elles sont toujours réunies.
7. La
philosophie sans doute est supérieure aux lettres; mais les lettres
ne sont cependant pas à dédaigner. Avec la culture intellectuelle on
ne dit que ce qu’il faut dire; on ne s’expose pas à révéler ce qui
doit rester secret dans la philosophie.
8. Les
lettres nous aident à nous mettre à la portée de tous. Elles sont
d’ailleurs le plus noble délassement, et nous avons tous besoin de
repos.
9. Il y
a chez les barbares des solitaires qui se livrent aux travaux
manuels. Ils ont raison de donner ainsi à leur esprit une
distraction.
10.
Mais il vaut mieux, et c’est ce que font les Grecs, chercher une
occupation plus intellectuelle. D’ailleurs on acquiert par là plus
de force d’esprit pour s’élever jusqu’à la contemplation, à laquelle
on n’arrive que par degrés.
11.
Parvenir par l’intelligence à l’intelligible, tel est le but
auquel il tint tendre, la vraie fin de l’homme, et sa perfection. La
pratique de la vertu n’est qu’une préparation.
12.
Quel mérite peut-on trouver chez les sophistes? Malgré leurs hautes
prétentions, ils ne savent rien; ils ne veulent même pas
s’instruire, et se mêlent d’enseigner sans avoir rien appris.
13. Les
lettres ne sont que le préambule de la sagesse, mais combien elles
sont précieuses!
14.
Synésius oppose la liberté dont il jouit à la servitude de l’avocat
on de l’orateur de théâtre.
15.
Quel triste métier aussi que de tenir école, de faire œuvre de
grammairien, d’être forcé de se tenir toujours prêt à parler.
16.
Misères des professeurs; ils sont forcés de chercher à plaire aux
élèves et aux parents des élèves; ils se jalousent entre eux.
17. Tel
n’était point Socrate; il se faisait volontiers le disciple des
autres. Un seul auditeur lui suffisait voyez par exemple le jeune
Phèdre, avec lequel il est tour à tour plaisant et sérieux.
18, La
philosophie ne dédaigne pas l’éloquence et la poésie. Synésius n’a
pas songé à s’enrichir, mais à posséder plus de livres qu’il ne lui
en a été laissé.
19. On
lui reproche d’avoir des exemplaires incorrects : qu’importe ?
Pythagore prescrit de ne rien changer aux livres.
20. Les
livres servent à former l’intelligence; mais il ne faut pas être
l’esclave de la lettre écrite; il faut s’habituer à savoir
substituer une lettre, un mot, une phrase.
21.
Succès qu’obtenait Synésius en intercalant, dans les auteurs qu’il
lisait, des développements tout à fait d’accord avec l’esprit et la
manière de l’auteur.
**************************
1.
Philostrate de Lemnos a écrit la vie des sophistes les plus connus
jusqu’à son époque.
Dès la première page de son livre il les partage en deux classes,
les uns qui sont vraiment ce qu’indique leur nom, des sophistes; les
autres, bien que philosophes, ont été comptés parmi les sophistes, à
cause de leur talent de parole. C’est parmi ces derniers qu’il place
Dion, ainsi que Carnéade d’Athènes, Léon de Byzance, et beaucoup
d’autres qui, tout en s’adonnant à la philosophie, ont emprunté aux
sophistes leur art de bien dire. Sur cette liste se trouve également
Eudoxe de Cnide, le plus célèbre des disciples d’Aristote,
aussi versé dans la science astronomique que le permettait son
temps. Quant à Dion, son éloquence, vraiment d’or,
peut lui valoir, quel que soit le sujet qu’il traite, le nom qu’on
lui donne de sophiste, si toutefois il faut regarder comme un
exercice de sophiste le travail oratoire: c’est une question que
nous examinerons tout à l’heure. Dion n’a pas toujours eu les mêmes
goûts; on ne peut le ranger parmi les sophistes; il a varié comme
Aristoclès, mais en sens inverse. Tous les deux en effet ont changé;
mais Aristoclès, de philosophe qu’il était à l’air sévère et au
sourcil renfrogné, finit par devenir sophiste; non seulement il prit
goût aux plaisirs, mais il voulut s’en rassasier. Après avoir passé
sa jeunesse à soutenir les dogmes du péripatétisme, après avoir
publié, pour l’instruction des Grecs, des ouvrages pleins d’un
véritable esprit philosophique, il ressentit tant d’admiration pour
les succès de la sophistique, qu’il eut regret, sur ses vieux jours,
du grave personnage qu’il avait joué pendant de longues années, et
il fatigua tous les théâtres de l’Italie et de l’Asie de ses
déclamations. Il se prit même de passion pour le cottabe, se fit
accompagner par des joueuses de flûte, et leur donna des festins.
Dion, au contraire, quitta les vanités de la sophistique pour
s’élever jusqu’à la philosophie. En cela la fortune le servit mieux
encore que la réflexion, comme lui-même nous l’a raconté.
2. Si
l’on veut faire l’histoire de Dion, il faut distinguer ces deux
époques dans sa vie, et ne pas le comparer tout simplement aux
Carnéade et aux Eudoxe: ceux-ci en effet, quelque sujet qu’ils
traitent, restent toujours philosophes quant au fond, mais ils sont
sophistes dans la forme, c’est-à-dire qu’ils recherchaient tous les
agréments, toutes les élégances du langage; on n’aurait pu déployer
plus de grâces. Voilà pourquoi la foule, que leur parole tenait sous
le charme, leur a donné le nom de sophistes. Mais, loin d’accepter
ce titre, ils l’auraient, j’imagine, repoussé bien loin, du jour où
la philosophie le prit en mauvaise part, quand Platon eut déclaré la
guerre à ceux qui se désignaient par cette appellation. Quant à
Dion, il s’est glorifié des œuvres de l’une et de l’autre époque de
sa vie; il n’est pas d’accord avec lui-même dans ses écrits,
puisqu’il a publié indistinctement tous les discours qu’il a
composés sous l’influence d’idées toutes contraires. La dissemblance
de ces discours nous amène à dire ce qu’il faut penser de l’homme
même Quand Philostrate ajoute, pour excuser Dion d’avoir écrit l’Eloge
du perroquet, que des sujets de cette nature ne sont pas
indignes d’un sophiste, il se donne à lui-même un démenti; car il
avait commencé par dire qu’on faisait tort à Dion en le mettant,
quoique philosophe, au nombre des sophistes: « Les anciens, dit-il,
appelaient sophistes non seulement les rhéteurs habiles et
distingués, mais aussi les philosophes doués d’une élocution facile;
parlons de ceux-ci tout d’abord : sans être de vrais sophistes,
comme ils en avaient l’apparence, ils en ont reçu le nom ».
Puis il énumère des philosophes, parmi lesquels il compte Dion, et
plusieurs autres encore à la suite de Dion; et après avoir parlé du
dernier: « Voilà ce que j’avais à dire de ceux qui ont
philosophé tout en passant pour sophistes. » C’est répéter,
en d’autres termes, qu’ils n’étaient point sophistes, quoiqu’ils
eussent pris cette qualification. Ailleurs il avoue qu’il ne sait
dans quelle partie du chœur placer ce personnage, double en quelque
sorte. Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, Philostrate? Et
pourquoi assuriez-vous que Dion n’est pas du tout ce qu’il paraît
être?
3. Pour
moi, sans m’arrêter à relever minutieusement toutes ces
contradictions, j’admettrai que Dion, tout en s’amusant à la manière
des sophistes, n’en était pas moins philosophe, mais à une condition
: c’est qu’alors encore il ait fait preuve d’équité et de
bienveillance à l’égard de la philosophie; qu’il se soit gardé de
jamais l’attaquer et de lancer contre elle des moqueries et des
insultes. Or, entre tous les sophistes, personne n’a traité avec
plus d’irrévérence les philosophes et la philosophie. Doué d’un
talent original, c’est avec une pleine conviction qu’il s’était jeté
dans la rhétorique, estimant qu’il valait mieux conformer sa vie aux
idées généralement reçues qu’aux préceptes de la philosophie.
C’était donc sérieusement qu’il composait contre les philosophes cet
écrit, plein des images les plus brillantes et des figures les plus
variées ; j’en dirai autant de son discours à Musonius. Ce n’est pas
là, pour Dion, un simple exercice de style; c’est l’expression même
de sa pensée ; je l’affirme hardiment, et je me ferai fort de le
démontrer à ceux qui savent le mieux démêler l’ironie ou la vérité
qui se cachent sous les paroles. Mais quand il se tourna vers la
philosophie, c’est alors surtout que se manifesta toute la vigueur
de son esprit. Comme s’il avait enfin reconnu sa véritable vocation,
il s’éloigna de la sophistique, non par degrés, mais d’un seul bond,
pour ainsi dire; il traita les questions, même purement oratoires,
non plus seulement en orateur, mais en homme d’Etat. Si l’on veut
voir de quelle manière différente s’expriment sur un même sujet
l’homme d’Etat et l’orateur, il suffit de lire attentivement les
éloges funèbres que Thucydide et Platon ont mis dans la bouche de
Périclès et d’Aspasie.
Chacun des deux écrivains est de beaucoup supérieur à l’autre, si on
le juge d’après les règles particulières du genre qu’il a choisi.
Dion ne voulut point se fatiguer aux spéculations abstraites de la
philosophie, ni donner son attention aux recherches sur la nature et
la formation des choses; il était un peu tard pour se mettre à ces
études nouvelles; mais il prit aux doctrines du stoïcisme ce qui se
rapportait à la morale. Personne, de son temps, ne se fit une âme
aussi forte: il entreprit d’instruire les hommes, princes ou simples
particuliers, individus ou peuples, et il consacra à cette œuvre
tout ce qu’il avait acquis d’éloquence. On ferait donc bien, je
crois, d’indiquer en tête de chacun de ses discours s’il l’a composé
avant ou après son exil ; et cette mention, je voudrais qu’on la
mît, non pas seulement, comme l’ont déjà fait quelques-uns, aux
discours où l’on trouve des allusions à son exil, mais à tous sans
exception. Ainsi seraient tout séparés les discours du philosophe et
ceux du sophiste; nous ne risquerions pas, comme dans un combat de
nuit, de rencontrer tantôt un ennemi qui poursuit de ses railleries,
véritable écho des Bacchanales, Socrate, Zénon et leurs disciples,
qui veut qu’on les pourchasse sur terre et sur mer, comme des fléaux
dont il faut purger les villes et les Etats; tantôt un ami qui les
couvre de couronnes, et les proclame des modèles de sagesse et de
vertu.
4. C’est à tort que Philostrate place
sur la même ligne l’Éloge du perroquet et l’Eubéen,
quand il vient dire, à propos de ces deux ouvrages, pour justifier
Dion, que ce n’étaient pas là des bagatelles indignes d’exercer le
travail de l’écrivain. N’est-ce pas sacrifier une époque à l’autre?
On commence par mettre Dion au nombre de ceux qui ont philosophé
toute leur vie; puis on ne se contente pas de reconnaître que
parfois il a fait œuvre de sophiste; on veut même le dépouiller de
ses mérites d’auteur philosophe, en rapportant tous ses écrits à la
sophistique. Nier que l’Eubéen soit un livre sérieux, sur un
sujet sérieux, c’est à mon sens ne pouvoir admettre que même un seul
des discours de Dion ait un caractère philosophique. L’Eubéen
met sous nos yeux le spectacle d’une vie heureuse; pour le riche
comme pour le pauvre je ne connais point de lecture plus salutaire:
l’auteur en effet réprime les sentiments d’orgueil que donne
l’opulence; il montre que la félicité ne consiste pas dans la
fortune; il relève les âmes courbées sous le poids de la pauvreté,
et leur défend de se laisser abattre. Tantôt c’est un récit dont le
charme séduit tous ceux qui l’entendent; et Xerxès lui-même, ce
Xerxès qui est passé en Grèce à la tête d’une si grande armée,
reconnaît que sa destinée est moins heureuse que celle de ce
chasseur qui vit sur les montagnes de l’Eubée, se nourrissant de
millet. Tantôt ce sont des préceptes si admirables, qu’on apprend à
ne plus rougir de la pauvreté, peut-être même à ne plus la fuir.
Aussi c’est avec raison que de bons juges regardent ce discours
comme le complément des traités
sur la Royauté.
Dans le
dernier de ces traités, Dion établit qu’il y a quatre manières de
vivre, différentes suivant le but que l’on poursuit: ceux-ci
recherchent les richesses, ceux-là les plaisirs; d’autres courent
après les honneurs; enfin il en est auxquels suffit une existence
douce et sagement réglée. Dion décrit les trois premiers genres de
vie pour montrer combien ils sont contraires à la raison. Quant au
quatrième, il en parlera plus tard, dit-il à la fin de son livre:
c’est celui que les dieux lui ont réservé.
5.
Mettez à part ces personnages célèbres, les Diogène et les Socrate,
d’un mérite si éminent : il n’appartient pas à toue de marcher sur
leurs traces, mais à celui-là seulement qui se consacre entièrement
à la philosophie. Mais prenez le commun des hommes: ils peuvent
tous, s’ils le veulent, mener une existence juste et pure, se
suffire à eux-mêmes, venir en aide aux autres; ils n’ont qu’à vivre
comme cet heureux Eubéen que Dion met sous nos yeux. Ailleurs
l’écrivain nous vante la félicité des Esséniens, qui peuplent à eux
seuls toute une ville, près de la mer Morte, au milieu de la
Palestine, non loin de Sodome. Du jour où Dion s’attacha à la
philosophie et se proposa d’instruire les hommes, tous ses discours
renfermèrent d’utiles leçons. Il suffit de le lire avec un peu
d’attention pour reconnaître que sa manière d’écrire n’est pas
uniforme: quand il soutient une thèse de sophiste, son style est
tout autre que lorsqu’il traite un sujet politique. Dans ses
premières œuvres il veut éblouir; il étale toutes ses richesses,
semblable au paon qui s’admire lui-même; il se complaît à l’éclat de
son langage; le seul objet qu’il se propose, c’est de charmer les
oreilles. Voyez, par exemple, la Description de Tempé ou le
Memnon: quelle recherche d’expression! Mais dans les livres
composés plus tard, vous ne trouverez plus ces grâces frivoles et
factices. La philosophie ne souffre pas les vains ornements, même
dans le discours; elle veut cette simplicité grave et digne dont les
anciens nous offrent le modèle, ce naturel qui est en parfaite
conformité avec le sujet. Ces qualités des anciens, Dion les
acquiert lorsqu’il se met à parler, à disserter sur les affaires
humaines. Vous avez des exemples de cette éloquence ferme et précise
dans la harangue à l’Assemblée du peuple ou dans le discours
sur l’Administration du sénat. Prenez, si vous l’aimez mieux,
une de ces harangues où, s’adressant aux villes, il exprime sa
véritable pensée:
là encore vous retrouverez la manière simple des anciens: Dion
n’imite plus ces écrivains d’une date plus récente qui ne songent
qu’à donner aux choses une élégante parure, comme il l’a fait dans
ces œuvres dont je parlais tout à l’heure, Memnon et la
Description de Tempé, ainsi que dans son discours contre les
philosophes. Cette dernière composition a été faite, il a beau s’en
défendre, pour le théâtre; elle a pour unique objet de plaire: comme
rhéteur Dion n’a rien produit de plus charmant. Singulière destinée
de la philosophie ! S’il est une comédie où on la tourne en
ridicule, c’est la comédie des Nuées, et il n’en est point de
plus célèbre; nulle part Aristophane n’a déployé plus de talent;
voyez quelle verve, quel entrain!
Il
(Socrate) attrape une puce, et dans un bain de cire
Il la
plonge. La cire alors va se figer,
Et
l’insecte est chaussé d’un brodequin léger.
Socrate adroitement détache la chaussure;
Et
c’est avec cela qu’il calcule et mesure
Le
saut de l’animal
………………….
Aristide aussi s’est fait une grande réputation en Grèce par le
discours qu’il a écrit contre Platon pour les quatre généraux:
l’art semble absent de ce discours qu’on ne saurait rapporter à
aucun des genres reconnus par les rhéteurs, si du moins on le juge
d’après les règles ordinaires. Mais d’un bout à l’autre, que de
beautés cachées! que de grâces! quel charme d’expressions et de
pensées! Dion, dans sa diatribe contre les philosophes, a beaucoup
de brillant, comme disent nos modernes, c’est-à-dire qu’il vise trop
à l’effet; ce n’est pas un style mâle; mais enfin, dans ce genre
d’éloquence, quelle supériorité! Pourtant il n’est jamais
complètement infidèle à l’ancienne rhétorique, vers laquelle
l’attirent ses préférences naturelles; et même, quand il s’en
éloigne et se laisse aller au goût du jour, on retrouve encore Dion.
Il garde de la retenue jusque dans ses écarts; il semble rougir des
exagérations et des témérités de son langage : aussi le
trouvera-t-on timide, si on le compare aux rhéteurs audacieux qui
furent plus tard à la mode. Ses écrits, pour la plupart, sinon même
tous, le placent immédiatement après les solides orateurs de
l’ancien temps. Qu’il s’adresse à la foule ou à un simple
particulier, nul ne s’exprime avec plus de dignité; son éloquence
harmonieuse et châtiée, la gravité de ses mœurs font de lui le
précepteur, le censeur qui convient à un peuple insensé. Le style de
Dion n’est pas uniforme, avons-nous dit, mais cependant il se
reconnaît facilement dans tous ses écrits soit de rhéteur, soit
d’homme d’Etat. Ajoutons maintenant qu’il suffit de lire avec un peu
d’attention n’importe lequel de ses livres pour se convaincre que,
dans les sujets de l’un et de l’autre genre, les pensées décèlent
également le génie propre de Dion. Que l’on prenne le moindre de ses
discours, on y verra une incomparable fécondité d’invention; il
excelle plus que tous les sophistes à trouver des arguments.
D’autres que lui ont eu un esprit plein de ressources; mais à cet
égard personne n’a été aussi richement doué; et puis un style
admirable marque d’une empreinte particulière toutes les pensées de
Dion. Voulez-vous connaître notre écrivain? lisez le Rhodien, le
Troyen, et même, si bon vous semble, l’Éloge du moucheron.
Car en se montrant toujours sérieux, jusque dans le badinage,
Dion ne fait que suivre son inclination; et vous serez forcé
d’avouer qu’en traitant tous les sujets, même les plus légers, il y
porte le même soin, le même talent.
6. Dans
tout ce que je viens de dire, je m’adresse surtout à ce fils, qui va
bientôt me naître; car tandis que je parcourais les divers écrits de
Dion, l’avenir s’offrait à mon esprit. J’éprouve déjà les sentiments
d’un père ; je veux vivre avec mon fils à mes côtés, je veux
l’instruire : il saura ce que je pense de chaque écrivain et de
chaque ouvrage; je lui présenterai mes auteurs favoris en les
jugeant l’un après l’autre; et parmi eux Dion de Pruse doit avoir
une place distinguée, pour la forme et pour le fond de ses écrits.
Par l’éloge que je fais de lui, mon fils apprendra à l’aimer, sans
le mettre sur le même rang que les princes de la vraie philosophie;
il goûtera ses écrits politiques, et c’est ainsi qu’il se préparera
pour les enseignements les plus solides et les plus élevés. Tu feras
bien, ô mon fils, quand ton esprit, fatigué par les recherches
scientifiques, par le travail de la méditation, ou par l’étude trop
prolongée de doctrines abstraites, aura besoin de repos, tu feras
bien de ne pas passer aussitôt à la lecture d’une comédie ou d’une
œuvre de pure rhétorique: la transition serait trop brusque.
Recourir tout de suite à ces délassements, ce n’est pas garder la
juste mesure: il faut se détendre l’esprit peu à peu; si l’on veut,
et souvent on le voudra, descendre du grave au plaisant, que ce soit
par degrés. Il suffit, pour cela, de parcourir ces écrits où les
amis des Muses ont laissé leur imagination s’amuser et s’ébattre.
Veut-on revenir ensuite aux études sérieuses? on reprend les mêmes
lectures, on remonte par le même chemin. Tu ne peux rien faire de
mieux, ô mon fils, que de fournir cette double carrière: les livres
doivent tour à tour t’occuper et te récréer. J’estime que le
philosophe doit se préserver de la rusticité comme de tous les
autres défauts; qu’il s’initié au culte des Grâces, qu’il soit
vraiment grec, c’est-à-dire que dans le commerce de la vie il ne
reste étranger à aucune des œuvres de l’intelligence. La philosophie
est née du désir de connaître, et l’enfant qui aime les fables fait
présager en lui le goût des recherches philosophiques. Mais parmi
les arts et les sciences est-elle un art, est-elle une science
particulière? Non; elle résume en elle ce qu’il y a de plus général
dans chaque science; elle les juge toutes: tantôt elle les inspecte
de haut, tantôt elle les précède et les guide; toutes lui font
cortège, comme à leur reine. Les Muses ne sont-elles pas toujours
ensemble, comme leur nom même l’indique,
soit que ce nom leur vienne des dieux, soit que les hommes aient
appris des dieux à les appeler ainsi? Si elles forment un chœur,
c’est qu’elles sont réunies. Aucune d’entre elles, dans les banquets
de l’Olympe, ne fait sa partie en dehors des autres; aucune, sur la
terre, n’a de temple ni d’autel élevé pour elle seule. Souvent, par
faiblesse d’intelligence, on sépare ce qui doit rester indivisible;
souvent des intelligences, trop étroites pour comprendre toutes les
Muses, ne s’attachent qu’à l’une d’elles; mais la philosophie les
embrasse toutes à la fois. Voilà pourquoi on nous représente Apollon
présidant au concert des Muses.
7.
Appelons artiste ou savant celui qui, n’écoutant que l’une ou
l’autre des Muses, lui voue un culte exclusif; le philosophe est
celui qui unit leurs divers accords pour en former un tout
harmonieux. Mais ce n’est pas encore assez: il doit aussi, en dehors
du chœur, avoir à lui son instrument. C’est ainsi qu’Apollon,
dit-on, tantôt mêle sa voix à celle des Muses; il donne le signal du
concert et règle la cadence; tantôt il chante seul, et son chant est
une musique ineffable et sacrée. Le philosophe, tel que je le
conçois, dans sa vie intérieure et dans ses rapports avec Dieu ne
s’attachera qu’à la philosophie; mais, pour communiquer avec les
autres hommes, il ne dédaignera point de cultiver en lui certaines
qualités inférieures de l’esprit. Avec les lettres il acquerra des
connaissances variées, avec la philosophie il jugera de tout et de
chaque chose. Mais des personnages austères et superbes que vous
connaissez méprisent, et pour cause, la rhétorique et la poésie: de
leur part c’est pure impuissance; ils ne sont capables de rien; on
pourrait voir jusqu’au fond de leur cervelle sans trouver dans cette
cervelle aucune idée; leur langue ne saurait exprimer la moindre
pensée. Pour moi je ne peux leur reconnaître aucun mérite; je
n’admettrai point qu’ils cachent en eux quelque chose de divin,
comme le feu sacré des Vestales. D’abord les dons supérieurs de
l’intelligence ne peuvent exister là où ne se rencontrent point des
qualités secondaires; ensuite de même que Dieu a produit les idées
pour nous laisser deviner ses perfections qui échappent à nos
regards, ainsi un esprit richement doué révèle sa vigueur et sa
fécondité en se répandant au dehors. Dans tout ce qui est divin rien
ne doit être défectueux. Si l’homme qui s’est livré à l’étude des
lettres sait mieux qu’un autre tenir caché ce qui doit rester
interdit aux profanes, s’il possède cette éloquence avec laquelle on
tourne à son gré les esprits, n’est-il pas supérieur à celui qui n’a
pas eu cette préparation littéraire, et n’a pas été initié aux
mystères des Muses? Faute de cette culture intellectuelle, il faut
se condamner au silence, ou s’exposer à dire ce qu’il vaut mieux
taire. Car on prendra pour sujet de discours les misères des gens de
la ville, au risque de se rendre insupportable au public, fâcheuse
conséquence qu’un honnête homme évite avec soin; ou bien on passera
sa vie à se tenir en repos: et l’on a la prétention d’être un des
coryphées de la sagesse! Se tenir même en repos, peut-être, tout en
le voulant, ne le pourrait-on pas; mais sûrement, tout en le
pouvant, on ne le voudrait pas. Pour moi j’admire Protée de Pharos :
malgré sa science si étendue il éludait, par des discours évasifs et
des apparences trompeuses, la curiosité des visiteurs qui voulaient
l’interroger; ils s’en allaient émerveillés des prodiges dont il
leur avait donné le spectacle, et ne songeant plus au sujet sur
lequel ils étaient venus le consulter. Ne permettons point à ceux
qui ne sont point encore initiés de dépasser le vestibule du temple.
A force de vanter la philosophie on ne la tient plus secrète; on
provoque, on excite cette curiosité naturelle qui pousse l’homme à
vouloir pénétrer tous les mystères. Ixion, croyant tenir Junon, ne
saisissait qu’une nuée: s’il n’avait été satisfait d’embrasser ce
fantôme, il se serait obstiné à poursuivre follement la déesse.
8. Il
faut donc savoir varier son langage, et parler tantôt pour les
intelligences d’élite, tantôt pour les esprits médiocres. Mais même
quand on s’adresse à la foule, l’art de bien dire a encore son
importance : le public se laisse ainsi captiver; il est sous le
charme, et ne suppose pas qu’il y ait rien de plus beau que ce qu’il
entend. Mais ceux qui sont doués d’une raison supérieure ne
s’arrêtent pas à ces discours; ils s’élèvent à de plus hautes
pensées. Qu’un homme soit poussé par Dieu, nous lui ouvrirons toutes
grandes les portes du temple. Protée finit par se montrer à Ménélas
sous sa véritable forme; mais aussi Ménélas était Grec, gendre de
Jupiter, et les questions qu’il venait poser n’étaient pas d’un
médiocre intérêt. Le feu, l’arbre, la bête sauvage, toutes ces
apparences que prenait, dit-on, Protée, n’étaient sans doute que des
discours sur les animaux et sur les plantes, et sur les éléments qui
composent le monde. Mais Ménélas ne se tenait pas pour satisfait, et
voulait aller jusqu’au fond des choses. Pouvoir se mettre à la
portée de tous, suivant les besoins de chacun, voilà qui est
vraiment divin : quand on a pu s’élever jusqu’au sommet de la
sagesse, il faut encore se souvenir que l’on est homme, et mesurer
son langage à l’intelligence de ceux auxquels on s’adresse. Pourquoi
donc repousser les Muses? Avec leur aide on charme les cœurs; et en
recouvrant d’un voile les choses sacrées, on les met à l’abri de
toute profanation. Le changement est nécessaire à l’homme; il lui
serait impossible de passer sa vie dans la contemplation: vainement
voudrait-il rester sur ces hauteurs, il serait forcé de déchoir.
Nous ne sommes pas de purs esprits, mais des esprits soumis aux
conditions de la vie animale : attachons-nous donc aux lettres; nous
y trouverons un soutien dans les défaillances de l’intelligence. Il
est bon d’avoir des ressources toutes prêtes et de nous accorder les
délassements que réclame la nature humaine, sans tomber dans les
grossières voluptés, sans vivre soumis à tous les caprices des sens.
Dieu a fait du plaisir comme le lien qui attache l’âme au corps:
elle supporte ainsi plus facilement ce compagnon. Ce qui fait
l’excellence des lettres, c’est qu’avec elles on ne s’abaisse point
vers la matière, on n’est pas l’esclave des vulgaires instincts;
l’intelligence peut facilement reprendre son essor, et remonter vers
les hautes régions : c’est ainsi que la vie, même dans ce qu’elle a
de moins élevé, conserve encore sa noblesse. L’homme a besoin de se
récréer: s’il ne lui est pas donné de goûter des plaisirs purs, que
fera-t-il donc? Où va-t-il se tourner? Il recherchera des
jouissances qu’on n’ose même pas nommer. Car on ne peut s’affranchir
des conditions inhérentes à l’humanité. Vainement prétendrait-on que
l’on peut toujours rester dans la contemplation, sans ressentir
aucune lassitude, comme si l’on était un dieu caché sous une
enveloppe de chair: à parler ainsi, sachez-le bien, on montre que
l’on est, non pas un dieu, non pas un sage ou un génie supérieur,
mais tout simplement un vaniteux et un fanfaron. N’est-il pas plus
raisonnable de reconnaître la différence qui existe entre l’être
divin et l’être humain? Dieu seul n’éprouve jamais de fatigue; mais
l’homme, en qui se mélangent le bien et le mal, ne peut échapper
complètement à certaines faiblesses en éviter l’excès, voilà où
doivent tendre les efforts du sage.
9. J’ai
connu des hommes de race barbare qui savaient concilier à merveille
les deux genres de vie. Comme ils voulaient s’attacher surtout à la
contemplation, ils fuyaient le monde, ils se retiraient dans la
solitude, pour se dégager, autant qu’ils le pouvaient, des humaines
nécessités; ils avaient des chants religieux, des symboles sacrés,
certaines règles pour s’approcher de Dieu. C’est ainsi qu’ils se
préservent des entrainements vers la matière. Ils vivent séparés les
uns des autres, pour ne rien voir, ne rien entendre qui puisse les
divertir.
Ni le
pain ni le vin n’entrent dans leurs repas.
On
pourrait leur appliquer ce vers sans se tromper beaucoup. Ils
luttent vaillamment contre la nature; ils sont tout à fait dignes,
nous devons le reconnaître, de la vie parfaite; et cependant ils
n’en jouissent pas sans de pénibles efforts. A peine commencent-ils
à s’établir dans cet heureux état, que la nature vient les rappeler
au sentiment de leur faiblesse; car ils ne peuvent avoir l’esprit
constamment tourné vers les choses divines, ni contempler sans fin
la beauté intelligible, si toutefois même il leur est donné de la
contempler. Car, assure-t-on, il n’est pas possible à tous, ni même
au plus grand nombre, de s’élever jusque-là : quelques-uns seulement
y parviennent, grâce à l’enthousiasme divin qui les a d’abord
transportés; ils restent sur ces hauteurs autant que le permet la
nature, et ils résistent aux séductions qui les ramèneraient vers la
terre.
Bacchus n’inspire pas tous les porteurs de thyrse.
Mais
pour les sages dont je parle l’inspiration de Bacchus n’est pas
continuelle : ils s’occupent tantôt de Dieu, tantôt du monde et de
leur corps; ils savent qu’ils ne sont que des hommes, c’est-à-dire
de simples parcelles du monde, des êtres d’une essence inférieure;
se défiant d’eux-mêmes, ils cherchent à prévenir en eux les
mouvements et les révoltes de la matière. En effet, pourquoi se
mettent-ils à tresser des corbeilles, à fabriquer des nattes? C’est
qu’à ces heures-là ils sont hommes, et s’abaissent à des occupations
toutes terrestres; car ils ne peuvent se livrer en même temps à la
contemplation et à des travaux manuels; ils se tiennent ainsi en
garde contre les dangers de l’oisiveté, cause des mouvements
désordonnés de l’âme. Pour ne pas s’abandonner à d’autres
distractions, ils s’imposent donc cette tâche, ils y mettent leur
activité. Ils sont tout heureux quand ils ont pu façonner bon nombre
de gracieuses corbeilles. Il faut bien que nous donnions une partie
de nous-mêmes aux choses d’ici-bas; mais évitons de trop donner: ne
nous laissons pas envahir et subjuguer tout entiers. Les barbares se
maintiennent dans leurs résolutions avec plus de constance que les
Grecs: une fois en marche, ils avancent d’un pas ferme et
persévérant; le Grec, au contraire, avec son caractère facile et
doux, s’arrête assez vite.
10. Si
nous pouvions avoir l’esprit toujours tendu vers la contemplation,
certes j’en serais charmé; mais il est par trop clair que la chose
n’est pas possible. Dès lors tout ce que je dois souhaiter, c’est de
faire succéder aux heures de la méditation le repos dont j’ai
besoin; il me faut quelques divertissements pour égayer mon
existence : je sais que je suis un homme, et non pas un dieu
insensible aux plaisirs, ou une brute condamnée aux joies
sensuelles. Cherchons un juste milieu : or trouverons-nous rien de
plus convenable que la composition littéraire ou l’étude des œuvres
littéraires? Est-il un plaisir plus pur et plus dégagé des sens, une
satisfaction plus élevée, plus noble? Le Grec est, à mes yeux,
supérieur au barbare; il fait preuve de plus de sagesse; car, même
au sortir de la contemplation, il ne va pas chercher ses
distractions bien loin; il les trouve dans les lettres et dans les
sciences. Les lettres et les sciences sont, pour l’esprit, une utile
diversion: l’esprit ne fait ainsi que redescendre les degrés par
lesquels il était monté. Cette culture intellectuelle, n’est-ce pas
ce qui nous rapproche surtout de la philosophie, ce qui doit le
mieux nous y conduire? Ne s’allie-t-elle pas d’ordinaire à la
connaissance des choses divines? Ne suppose-t-elle pas, tout au
moins, dans un ordre inférieur, un savoir réel, un exercice de
l’intelligence? On se livre en effet à des études, à des recherches
d’un genre secondaire, je l’avoue, quand on s’applique à
l’éloquence, à la poésie, à la physique, aux mathématiques; mais
l’esprit acquiert ainsi de la vigueur, de la pénétration et de la
vivacité; après avoir porté sa vue sur ces objets, il apprend à
élever plus haut ses regards, à contempler fixement le soleil. Voilà
comment les Grecs savent, tout en se délassant, fortifier encore
leur intelligence, et font tourner leurs amusements mêmes au profit
des spéculations sérieuses. La critique ou la composition d’un
discours ou d’un poème n’est pas un travail indigne de l’esprit:
châtier son style et l’émonder, trouver des idées, les bien
ordonner, ou savoir reconnaître ce mérite dans l’œuvre d’autrui,
est-ce donc chose inutile et frivole? Il en est qui prennent une
autre route, route qui leur paraît plus sûre. J’admets, ce qui est
vrai du reste, que quelques-uns arrivent ainsi au but; mais on ne
peut dire qu’ils aient suivi réellement une route; car c’est une
route où l’on n’avance pas, qui n’a ni commencement ni fin, où l’on
ne fait point d’étapes. Il faut sans doute un transport surnaturel,
un sublime élan, pour gagner d’un seul coup les hautes régions, et
franchir, sans aucun effort de l’intelligence, les limites
ordinaires de l’intelligence. Ce transport sacré n’a rien de commun
avec le travail de l’esprit, qui, progressant sans cesse, s’élève
tous les jours un peu plus vers la science et gravit quelque nouveau
degré. Voulons-nous comparer les petites choses aux grandes? Celui
qui se présente pour l’initiation, dit Aristote, n’a pas besoin de
chercher comment il doit agir; il n’a qu’à se soumettre, qu’à se
laisser faire: cela suffit pour être apte à l’initiation. Cette
aptitude n’exige aucune réflexion; et même plus la réflexion est
absente, plus l’aptitude est, complète. Après une soudaine
ascension, pour peu qu’il faille descendre, on tombe trop bas; on
fait une chute profonde, comme tout à l’heure on montait d’un seul
bond. Si la raison ne préside pas au départ, elle n’aide en rien au
retour. Comment se fait-il que souvent on voie les mêmes hommes
tantôt toucher les hauts sommets, tantôt se traîner parmi les ronces
et les broussailles? Pour nous conduire nous avons, qui le niera?
une faculté intermédiaire, la raison; mais c’est là une faculté que
ces gens tout d’inspiration ont l’air de n’avoir jamais cultivée. Le
but auquel il s’agit d’arriver est toujours le même: tous ceux qui
l’atteignent se trouvent à cet égard au même rang. Mais pour y
parvenir le philosophe, tel que je le conçois, suit une voie bien
meilleure: il s’est tracé sa route, il avance par degrés, il doit à
lui-même une partie de ses progrès; sa marche continue le mènera, il
doit l’espérer, au terme de ses désirs; s’il ne va pas jusqu’au but,
du moins il s’en est rapproché, et ce n’est pas un médiocre
avantage: il est au-dessus du vulgaire autant que le vulgaire est
au-dessus des bêtes.
11.
C’est ainsi que beaucoup de nos philosophes peuvent s’élever bien
haut, tout naturellement et par leurs propres efforts; mais, pour
atteindre tout de suite à ces sublimes connaissances, il faut une
âme de noble race, inspirée du ciel; il faut une intelligence
éminente qui trouve en elle toutes les ressources dont elle a
besoin. Tel était Amus, l’Égyptien:
sans avoir inventé les lettres, il jugeait excellemment cette
invention; c’est qu’il avait un génie supérieur. Des esprits aussi
bien doués n’ont pas besoin de la méthode philosophique pour
découvrir promptement la vérité : leur pénétration naturelle leur
suffit, surtout quand on les excite, quand on les provoque à
déployer leur force; le germe qui est en eux se développe
merveilleusement; la parole qu’ils reçoivent est comme l’étincelle
qui allume un grand incendie. L’absence de toute préparation
antérieure ne leur nuit en rien. Pour les esprits plus ordinaires la
discipline grecque est un soutien, une force; elle donne plus
d’activité à la pensée. En dehors de cette discipline ceux-là
seulement qui sont doués de merveilleuses facultés atteignent le
but. Mais de tels génies sont plus rares que le phénix, qui ne
reparaît en Egypte qu’après plusieurs siècles écoulés. La plupart
des hommes s’épuiseraient en vains efforts à vouloir poursuivre,
dénués qu’ils sont des secours de l’intelligence d’en haut, les
essences intelligibles, surtout quand ce n’est pas une ardeur
naturelle et spontanée qui les pousse à ces recherches : car cette
ardeur spontanée est déjà un gage de succès; je la regarde comme le
signe de l’intelligence divine qui agit dans l’homme. Mais le
vulgaire manque de ce ressort intérieur, et ne sait pas non plus,
par la voie facile de l’étude, s’élever doucement à la
contemplation. Mais on veut cependant se faire considérer : on
s’attache donc à quelque secte en renom ; et comme il en est de
toute espèce, chacun choisit à sa convenance. Mais je l’affirme
hardiment, on se consume en inutiles efforts quand on n’a pas cette
intelligence dont nous parlons, naturelle ou acquise: car, n’en
doutez point, si Dieu habite quelque part en nous, c’est dans
l’intelligence, et nulle part ailleurs; elle est le seul temple qui
convienne à Dieu. Aussi la pratique des vertus de purification
a-t-elle été recommandée, chez les Grecs comme chez les barbares,
par les sages, qui veulent réprimer les mouvements importuns de la
nature, pour qu’elle ne vienne pas troubler la pensée. Voilà l’idée
à laquelle ont obéi les fondateurs de la philosophie dans les
contrées les plus diverses. Mais les barbares croient que les vertus
sont le fruit de l’habitude plutôt que de la raison, et ils n’en
reconnaissent que trois; car ils ne comptent pas la prudence parmi
les vertus, mais ils admettent la tempérance. La tempérance!
pouvons-nous la leur laisser? Car, dans leur dépendance mutuelle les
unes des autres, les vertus doivent nécessairement exister ou
disparaître toutes ensemble. S’ils estiment, ces barbares, qu’il
faut être tempérant, ce n’est pas qu’ils sachent pourquoi il faut
l’être; mais c’est une règle qui leur est imposée, une loi qu’ils
acceptent aveuglément. Le législateur, lui, avait une vue nette des
choses; il savait qu’il affranchirait ainsi la pensée; car, pour
s’élever, l’esprit doit se dégager des affections de la matière. Ces
disciples obéissants s’abstiennent de tout commerce avec les femmes:
cette abstention leur semble par elle-même des plus méritoires; car
ils attachent une grande importance à ce qui n’en a guère, et ils
confondent la fin avec les moyens. Mais pour nous, nous considérons
les vertus comme les prémisses de la vraie philosophie; car nous
dirons avec Platon qu’il n’est pas permis à l’homme impur de toucher
aux choses pures.
Les
vertus purifient; elles chassent de l’âme tous les éléments qui lui
sont étrangers. Si l’âme en elle-même était le bien, il lui
suffirait d’être purifiée ; le bien ne serait que la conséquence de
cet état de l’âme, exempte de tout alliage. Mais l’âme n’est pas le
bien, car comment serait-elle accessible au mal? Elle a seulement
quelque ressemblance avec le bien, elle s’en rapproche par sa
nature. Quand elle tombe vers les basses régions, la vertu La
relève, et, après l’avoir lavée de ses souillures, la ramène à son
point de départ. L’âme doit tendre constamment vers le bien ; elle
ne l’atteindra qu’à l’aide de la raison: car l’intelligence et
l’intelligible s’appellent mutuellement. Si l’on doit regarder le
ciel, il ne suffit pas de ne point tenir ses yeux baissés vers la
terre: il faut, après les avoir tournés sur les objets qui nous
entourent, les lever encore plus haut. Secouer le joug de la
matière, voilà l’avantage que nous retirons de la vertu. Mais ne
bornons pas là nos aspirations : ne pas se traîner dans la fange,
c’est trop peu; il faut tendre vers la Divinité, c’est-à-dire qu’il
faut en quelque sorte se séparer de son corps et des choses
corporelles, car c’est par l’intelligence que l’on se rapproche de
Dieu. Donc, tout en honorant les vertus, nous savons leur assigner
leur véritable rôle : elles sont comme l’alphabet qu’il faut
connaître pour pouvoir lire le livre; elles servent d’introduction à
la vie intellectuelle. Mais tout n’est pas gagné quand nous
possédons les vertus; nous avons seulement écarté les obstacles, et
achevé la préparation sans laquelle nous ne pourrions atteindre le
but que nous poursuivons. Ce but, nous pouvons espérer de le
toucher, par un effort de l’intelligence, en suivant la voie
ouverte, dès les temps anciens, par des esprits distingués. En nous
donnant de la peine réussirons-nous? Je l’ignore, mais à coup sûr le
succès ne viendra jamais à celui qui ne le désire point, et qui ne
sait même pas s’il doit le chercher. Ils quittent la vie dans les
meilleures conditions, ceux qui, parvenus à cet état de sagesse, ont
pu s’y tenir, et n’ont plus eu de vulgaires soucis; car une fois
purifiés ils ne gardent en eux rien de vicieux.
12. Il
est des gens qui prétendent s’élever au-dessus de la foule; ils ont
appris par hasard que ce qui fait l’excellence de l’homme c’est la
raison ; et cependant ils dédaignent toutes les études qui
fortifient l’esprit; ils n’écoutent que leurs folles inspirations,
il se parent du nom de philosophes; mais comme ils ne comprennent
pas les doctrines qui arrivent à leurs oreilles, ils les dénaturent
et les gâtent en y mêlant leurs propres rêveries, sottes conceptions
auxquelles l’intelligence ne prend aucune part, même la plus
médiocre, et qui ne sont que le produit d’une imagination absurde et
déréglée. Ne sont-ils pas vraiment ridicules, ou plutôt dignes de
pitié? Car, quand on est homme, au lieu de rire des misères
humaines, il faut les déplorer. Dieux! quels discours! quelles
doctrines! Les boucs, je crois, réussiraient tout aussi bien qu’eux,
si les boucs se mêlaient de philosophie. A ces gens nous dirons, en
toute vérité: O les plus audacieux des hommes, si vous pouviez nous
faire voir que vous êtes de ces âmes d’élite, comme Amus, comme
Zoroastre, comme Hermès, comme Antoine,
penser que vous avez besoin de vous améliorer, de vous instruire, ce
serait faire injure à des esprits assez bien doués pour saisir
immédiatement la vérité. S’il nous arrive jamais de rencontrer un de
ces hommes supérieurs, nous aurons pour lui un religieux respect.
Mais vous autres, nous vous connaissons bien, intelligences lourdes
et obtuses, au-dessous de la médiocrité. Nous vous rappelons donc à
la modestie, tout en mettant à votre portée ce qui peut vous être le
plus utile. Restez-en à ces connaissances qui, tout élémentaires
qu’elles sont, nous sont venues cependant d’hommes vraiment divins,
et vous serez ainsi dans cet état moyen, dont parle Platon,
qui n’est plus l’ignorance, qui n’est pas encore la sagesse; du
moins vous aurez ainsi des opinions justes, quoique vous ne puissiez
ni les raisonner ni les démontrer. Que l’ignorant soit en possession
de la vérité, et qu’avec sa faible raison il ait la sagesse en
partage, voilà ce que nous ne devrons jamais admettre. Si vous savez
vous tenir à la place modeste qui vous convient, on vous traitera
avec indulgence; vous serez sans reproche devant Dieu et devant les
hommes, et même vous pourrez encore mériter quelques éloges. Car
pour un esprit ordinaire c’est déjà beaucoup de savoir que telles ou
telles choses existent. Mais si, peu satisfaits de la place que vous
occupez, vous aspirez plus haut, si vous voulez à toute force
connaître le pourquoi des choses, vous ferez bien sans doute de
chercher la sagesse, ce trésor sacré; mais n’essayez pas de la
conquérir par vos seuls efforts, car c’est une entreprise trop
considérable pour vous, et vous risquez fort d’aller vous perdre
dans un déluge de paroles. C’est là ce que craignait Socrate, et il
ne cachait pas ses craintes à ses amis Parménide et Zénon,
et pourtant c’était Socrate. Mais vous, si chétifs que vous soyez,
vous avez une singulière présomption : vous pérorez indiscrètement
sur les dogmes les plus mystérieux, et Dieu sait avec quelle
trivialité de langage. Cadmus n’avait qu’à semer les dents du dragon
pour faire sortir de terre des soldats tout armés; mais il n’en est
pas ainsi des théologiens : c’est un prodige que la fable ne nous a
pas encore montré. Car la vérité n’est pas une chose à la portée de
tous, mise sous nos pas et facile à saisir. Que faut-il pour
l’atteindre ? Invoquer le secours de la philosophie, parcourir avec
courage cette route qu’elle ouvre devant nous, route longue et
pénible, se former l’esprit après s’être formé le caractère: car on
doit d’abord dépouiller toute rusticité; il faut passer par les
degrés inférieurs pour arriver à l’initiation complète; il faut
faire partie des chœurs avant de porter les torches, et porter les
torches avant d’être hiérophante. Ne voudrez-vous donc pas supporter
travaux sur travaux? Mais rien de considérable ne s’obtient sans
fatigue. Si vous parvenez heureusement à toucher le but, vous
éprouverez ce plaisir que ressentent tous ceux qui s’avancent dans
la voie du progrès. Vous rougissez de vous instruire tardivement;
mais ce n’est pas là ce qui doit vous faire rougir: l’ignorance,
voilà ce qui est surtout honteux. Vous restez dans la vôtre, sans
même vous y tenir simplement: vous seriez encore supportables, si,
ne sachant rien, vous ne vous donniez pas des airs de savants; vous
auriez ainsi un commencement de science, car vous sauriez du moins
que vous ne savez rien. Mais vous vous montrez deux fois ignorants
avec vos grandes prétentions; bouffis d’orgueil et vides de sens,
vous voulez enseigner sans avoir rien appris. Encore une fois, quels
discours! quelles doctrines! assemblage informe de paroles
incohérentes, véritables monstres comme ceux qui s’insurgèrent
contre les dieux! N’a-t-on pas le droit de dire qu’avec vos opinions
absurdes sur la Divinité vous l’outragez? Cela n’arriverait pas si
vous restiez modestement à votre place; la médiocrité vous servirait
mieux. Marcher, c’était chose trop vulgaire aux yeux d’Icare; mais
tout lui manqua bientôt, et la terre qu’il avait dédaignée, et l’air
où il ne put se soutenir.
13. Ce
que je viens de dire est encore moins à l’adresse des barbares,
étrangers à la vraie philosophie, que de ces gens dont nous
entendons chez nous les dissertations creuses et emphatiques. C’est
en les écoutant que l’idée m’est venue de composer ce discours, pour
prendre la défense des lettres. Mais que veulent-ils donc ces
ignorants présomptueux? Combien voudrait-on les acheter? On les
paierait encore trop cher à en prendre trois pour une obole. Pour
moi ma reconnaissance est toute acquise aux excellents poètes, aux
orateurs éloquents, aux historiens dont les œuvres méritent.de fixer
l’attention des hommes. En un mot je veux que tous ceux qui ont mis
au service des Grecs tout ce qu’ils avaient de talent obtiennent
l’honneur qui leur est dû : ils nous ont pris dès le berceau, ils
nous ont nourris, ils ont fortifié notre faible intelligence par des
enseignements où le plaisir se mêlait à l’utile ; car nous étions
encore trop délicats pour supporter l’austérité de leçons
dépouillées de tout agrément; puis, après nous avoir ainsi donné de
la vigueur, de progrès en progrès ils nous ont conduits jusqu’aux
sciences; les sciences à leur tour nous ont poussés encore plus
haut; puis, quand elles voient que parvenus au faîte nous sommes
couverts de sueur, excédés de fatigue, elles nous laissent revenir
sur nos pas. Calliope nous reçoit tout poudreux, et pour nous
délasser nous mène dans ses riantes prairies; elle répare nos forces
épuisées en nous conviant au banquet de la poésie; après nous avoir
fait goûter les charmes de l’art grec, elle éveille, elle excite
insensiblement notre émulation; elle nous prépare nous aussi aux
nobles travaux de l’esprit. Les lettres ne sont que le préambule de
la sagesse, elles ne sont pas la sagesse elle-même. Les Muses
laissent deviner et entrevoir quelque chose de supérieur encore à
leurs attraits; et cependant si l’on n’a des yeux que pour elles, si
l’on est uniquement épris de leur beauté, on est certes bien
excusable, et des éloges mêmes sont dus aux esprits aimables qui
vivent avec elles dans un commerce étroit. Nous n’admirons pas le
cygne autant que l’aigle qui s’élève à perte de vue; et cependant
nous aimons à regarder, à écouter le cygne; et ce n’est jamais par
ma volonté qu’il fera entendre son chant pour la dernière fois. Si
l’aigle est un oiseau royal, s’il vit à l’ombre du sceptre de
Jupiter, le cygne a été adopté par un dieu, fils de Jupiter, et il a
sa place près du trépied sacré. Il n’est donné à aucun oiseau d’être
tout à la fois aigle et cygne, et de réunir leurs diverses qualités;
mais l’homme est plus heureux: le ciel lui accorde parfois la double
gloire de l’éloquence et de la philosophie.
14. Je
viens de plaider la cause des Muses contre leurs grossiers
détracteurs; pour échapper au reproche d’ignorance, ils prennent le
parti de dénigrer les études auxquelles ils sont étrangers. Si j’ai
traité quelques questions plus sérieuses que ne semblait le
comporter mon sujet, c’est qu’on peut être parfois sérieux tout en
badinant. L’uniformité n’est pas nécessaire; si le badinage domine,
l’œuvre se justifie dans son ensemble. Nous mêlons le plaisant au
sévère; le sujet s’y prêtait. Je tenais à dire combien je fais cas
de Dion, afin que le fils dont j’attends la naissance hérite de mes
sympathies. J’ai laissé errer ma pensée vagabonde; quand on suit sa
fantaisie, on va un peu à l’aventure: c’est comme une libre
promenade à travers la campagne. Rien de plus agréable que de
pouvoir discourir tout à son aise, sans calculer les heures qui
s’écoulent. J’ai vu souvent un juge mesurer le temps aux avocats;
puis, pendant les plaidoiries il dormait, ou, s’il restait éveillé,
c’était pour penser tout autre chose: l’orateur cependant allait son
train, pour avoir fini dans le temps prescrit. Pour moi je suis
libre, les instants ne me sont pas comptés; je n’ai pas à parler
devant un juge aussi inepte; je ne dois pas non plus monter sur le
théâtre après avoir été, de porte en porte, inviter les jeunes gens
de la ville, en leur promettant une séance charmante. Parler pour la
foule, ô le misérable métier! En effet, s’efforcer de plaire à tant
d’esprits différents, n’est-ce pas tenter l’impossible? L’orateur de
théâtre, véritable esclave du public, ne s’appartient plus : chacun
peut à son gré le tourmenter. Qu’un auditeur se mette à rire, le
sophiste est perdu; il s’épouvante devant un visage morose. Il est
toujours sophiste, quelque sujet qu’il traite; il ne se soucie que
de l’opinion et non de la vérité. Si on l’écoute avec trop
d’attention il s’imagine que c’est pour le critiquer; si l’on tourne
la tête de côté et d’autre, c’est qu’on s’ennuie de l’entendre. Il
mérite pourtant des maîtres indulgents, celui qui sacrifie ses
nuits, qui use ses jours à travailler, qui s’est consumé, pour ainsi
dire, de fatigue et de faim, pour composer un beau discours. Il
vient ensuite devant cette dédaigneuse jeunesse dont il veut charmer
les oreilles; il est malade, mais il affecte les dehors de la santé.
Après s’être baigné la veille, il se présente, au jour marqué,
devant le public: coquet, pimpant, il déploie toutes ses grâces; il
se tourne vers l’assistance, le sourire sur les lèvres; joyeux en
apparence, il est déchiré d’inquiétudes secrètes. Il mâche de la
gomme pour se donner une voix forte et claire : car le sophiste,
même le plus sérieux, se fait une grande affaire de sa voix, et ne
saurait dissimuler le soin qu’il en prend. Au milieu de son
discours, il s’arrête pour demander un breuvage préparé d’avance: un
serviteur le lui présente; il boit, il s’humecte le gosier pour
mieux débiter ses phrases mélodieuses. Mais il ne peut cependant, le
malheureux, gagner la bienveillance de son public : les auditeurs
attendent avec impatience qu’il ait fini, pour rire en liberté; ils
voudraient le voir, la bouche ouverte et le bras tendu, garder tout
à la fois l’attitude et le mutisme d’une statue: excédés d’ennui,
ils pourraient enfin partir.
15. Moi
je ne chante que pour mon plaisir: tandis que je m’adresse aux
arbres, le ruisseau qui coule devant moi poursuit sa course sans
jamais se tarir: ce n’est point comme l’eau de la clepsydre que
d’une main avare mesure l’appariteur public. Je puis chanter
quelques instants seulement ou pendant des heures entières :
qu’importe? Je m’arrête quand je veux, et le ruisseau coule encore,
et il continuera de couler jour et nuit, et l’année prochaine, et
toujours. Pourquoi me laisserais-je imposer l’heure et le sujet de
mes discours, quand je peux jouir d’une entière indépendance et
parler à mon gré sur tout ce qui me plaît ? Je n’ai point à vaincre
l’indifférence d’un auditoire dédaigneux; je ne relève que de
moi-même : grâce à Dieu, je suis libre, exempt de toute servitude.
Je ne voudrais pas me faire deux ou trois disciples, ni subir
l’obligation de monter, à l’heure dite, en chaire, et d’y parler
pour un prix convenu. Je sais que je ne m’appartiendrais plus si
j’avais à donner mes soins à la composition d’un ces livres bons
peut-être pour exercer la mémoire, mais qui laissent inactive et
stérile la pensée, c’est-à-dire la faculté même qui juge les livres,
et sans laquelle il n’est point de philosophe. Laissons ce genre
d’occupations aux grammairiens; mais même parmi ceux qui travaillent
sur des livres de philosophie, il en est qui ne font œuvre que de
grammairiens : ils excellent à réunir, à séparer des syllabes; mais
ils ne savent rien tirer de leur propre fonds, ou, s’il leur arrive
de produire, ils ne mettent au monde que de misérables avortons. En
effet peut-on vraiment féconder son intelligence quand il faut tous
les jours expectorer un discours? S’étudier à posséder cette
facilité verbeuse qui s’exerce sur des riens, voilà qui rend
incapable de toute étude sérieuse.
Les
lois de la conception s’appliquent également à l’esprit et au corps
: pour l’un comme pour l’autre l’habitude des enfantements
prématurés a les mêmes conséquences: quand la gestation ne peut plus
arriver à bonne fin, on ne produit que des embryons informes, sans
vitalité. Lorsqu’on est prêt à parler en public, à propos de tout,
on ne peut plus rien approfondir: si l’on traite une question, on
est comme l’ouvrier malhabile qui ne sait pas polir et perfectionner
la statue.
16. Je
ne trouve pas d’ailleurs que ce soit une condition si enviable que
d’avoir des comptes à rendre aux élèves et aux parents des élèves:
ils exigent, les uns qu’on leur plaise avec les leçons qui leur sont
débitées tous les jours, les autres qu’on les tienne au courant des
progrès de leurs fils. Le maître cherche à se faire une réputation
parmi ses disciples; il veut soulever, par sa parole, les
applaudissements d’une jeunesse bruyante. L’école est donc un autre
théâtre, bien plus triste encore que le premier. Mais moi je
converse avec qui je veux et comme je veux: le sujet, l’heure, le
lieu, je les choisis à mon gré; tantôt je m’instruis avec mon
interlocuteur, tantôt c’est lui qui s’instruit avec moi. J’aimerais
mieux entendre dire de bonnes choses à d’autres que de les dire
moi-même; car nous profitons plus avec ceux qui valent mieux que
nous qu’avec ceux qui valent moins. Ces gens qui tiennent école,
quelle est leur existence, à part une ou deux exceptions? Car il est
des hommes que leur talent affranchit des ennuis ordinaires de leur
métier; partout on voit des esprits distingués qui savent s’élever
au-dessus des difficultés et des misères de leur profession. On
tient donc école: dès qu’on s’est attaché quelques disciples, on
n’admet plus qu’un autre maître puisse rien dire de bien, car on
courrait risque d’être délaissé, et de voir les élèves déserter. Il
faut penser tout autrement que ses rivaux, si l’on veut avoir un
enseignement à soi : or on tient à rester professeur. Le professeur
est donc fatalement condamné à la jalousie; et la jalousie, c’est de
toutes les passions la plus vile et la plus odieuse. Il fera des
vœux pour qu’il n’apparaisse point de sage dans la cité: s’il en
vient un, il va le décrier, car il veut être admiré sans partage. Il
semble, à ses grands airs, qu’en lui la sagesse surabonde; le vase
est plein jusqu’aux bords, on ne peut plus rien y mettre. Mais
trouvera-t-on jamais rien de bon dans une âme envieuse et basse?
Est-il rien de plus misérable que l’homme qui ne peut même pas
s’améliorer?
17.
Socrate assistait aux leçons de Prodicus pour en tirer quelque
profit; il écoutait Hippias; il allait trouver Protagoras; il
amenait les fils des plus riches familles à l’école des sophistes;
il ne se donnait pas pour un sage. C’est qu’il était réellement
sage; et les jeunes gens, avec un peu d’attention, pouvaient
aisément discerner ce qu’étaient au fond Protagoras et Socrate, sous
les apparences l’un de maître, l’autre de disciple. Glaucon, Critias
conversaient avec Socrate sur le pied de l’égalité; Simon même, le
cordonnier, disputait contre lui, n’admettant rien qu’après
démonstration. Chez le sophiste Lysias Clitophon insulta même
Socrate, et à sa société il préférait celle de Thrasymaque. Socrate
cependant n’en conçut aucun dépit, quoi que pût en penser Clitophon,
bien à tort. Il rencontrait Phèdre; cet unique auditeur lui
suffisait; il le suivait hors de la ville; il écoutait d’abord
patiemment un frivole discours, auquel il opposait un autre discours
pour l’instruction de Phèdre. C’est qu’il était d’humeur facile, et
ne songeait pas à se faire valoir en public. Xanthippe elle-même,
bon Dieu! avec quel dédain traitait-elle Socrate! Mais après tout ce
Socrate, dont on semblait faire si peu de compte, n’en vivait pas
moins heureux. Ne peut-il pas en être de même et pour moi et pour
tous ceux qui n’entendent pas s’asservir aux exigences sans nombre
de ce monstre qu’on appelle la renommée, qui ne songent à plaire
qu’à eux-mêmes et à Dieu, qui veulent et qui savent vivre en hommes
avec les hommes? Socrate, dans son entretien avec Phèdre, parle à
deux reprises sur l’amour, la première fois pour en dire du mal, pur
jeu d’esprit, où il prend le contre-pied de la réalité; puis,
changeant de langage, il va chanter le char de Jupiter, les
attelages sacrés des onze dieux, car seule Vesta reste dans le
palais céleste ; il chante aussi les âmes qui escortent les dieux,
et qui s’efforcent de monter jusqu’au faîte du ciel. En entrevoyant
la plaine de la vérité, Socrate s’enhardit à élever son langage: le
voilà bien loin des pensées qu’il exprimait tout à l’heure, sous le
même platane, quand il faisait œuvre de rhéteur et s’essayait contre
le sophiste Lysias. Le second discours s’adresse encore au même
enfant; ce n’est pas Phèdre que je veux dire, car Phèdre était déjà
un jeune homme, dans la force de l’âge. C’est à un bel adolescent
que Socrate a l’air de parler; il lui expose tour à tour sur l’amour
des théories toutes diverses: après la plaisanterie vient le
sérieux.
18. Et
pourquoi n’en ferais-je pas autant avec mon fils, ce fils dont le
ciel m’a promis la naissance dans quelques mois, et que déjà je
crois voir? Moi aussi ne puis-je avec lui mêler la plaisanterie au
sérieux? Car je veux qu’il sache tout à la fois
Discourir et saisir la vérité des choses.
Qu’il
n’aille pas blâmer Socrate qui se plut à faire l’éloge des guerriers
inhumés aux frais de l’Etat. Ce panégyrique pourtant lui semblait
au-dessus de ses forces: aussi en attribuait-il tout le mérite à
Aspasie, auprès de laquelle il allait souvent s’instruire des choses
de l’amour. Si vous songez à ces entretiens d’Aspasie et de Socrate
sur l’amour, vous avouerez que la philosophie, après avoir pénétré
les plus augustes mystères, saura reconnaître et embrasser le bien
partout où elle le trouvera; elle aimera l’éloquence, et s’attachera
volontiers à la poésie. La poésie, Socrate la cultiva, non pas dans
son enfance ni dans sa jeunesse, mais dans son âge mûr, lorsqu’il
était en prison. A cet âge ne convenaient plus les vains amusements;
et puis l’heure était, je ne dis pas terrible (que pouvait-il y
avoir de terrible pour Socrate?) mais peu favorable aux amusements.
Socrate ne faisait des vers que pour obéir à Dieu, disait-il, et
nous pouvons l’en croire; car il s’associait à la Divinité en
participant avec elle à une même œuvre. N’est-il pas poète celui qui
rend des oracles à Delphes et dans le temple des Branchides? Il
s’attribue les vers d’Homère, il en est l’auteur:
Je
chantais, Homère écrivait.
Condamner, au nom de la philosophie, l’art de bien dire, c’est donc
se mettre au-dessus, je ne dirai pas seulement d’Aspasie et de
Socrate, mais d’Apollon lui-même. Pour moi je veux exciter mon fils
à l’étude des lettres; je souhaite qu’exerçant d’abord son
intelligence par un commerce assidu avec l’éloquence et la poésie,
il puisse, fortifié par elles, les défendre, quand il se trouvera
plus tard en face de quelque insolent détracteur des Muses. Quel
autre profit pourrais-tu retirer, ô mon fils, des biens que tu
tiendras de ton père? Je possède beaucoup moins de champs que je
n’en ai reçu en héritage; la plupart de mes serviteurs sont
aujourd’hui mes égaux dans la cité; il ne me reste plus d’or ni de
bijoux: ce que j’en avais, je l’ai dépensé, à l’exemple de Périclès,
on choses nécessaires. J’ai beaucoup plus de livres qu’il ne m’en
avait été laissé: voilà la richesse dont il faut que tu saches user.
19.
Si tu reproches un jour à ton père de ne pas avoir corrigé les
exemplaires de ce Dion, à propos duquel je me suis laissé entraîner
au plaisir d’exposer mes idées, tu trouveras que le reste des
ouvrages qui composent ma bibliothèque ne se recommande pas
davantage par la correction des textes. A cet égard Dion ne vaut pas
moins que les autres; je pourrais le défendre par des raisons tirées
de la rhétorique, mais je peux même produire une loi de la
philosophie. Cette loi, que l’on attribue au fils de Mnésarque, à
Pythagore de Samos, défend de rien changer aux livres; il faut les
laisser tels qu’ils sont sortis de la main du copiste, plus ou moins
bien écrits. La loi, que l’on invoque dans les plaidoiries, n’a rien
à voir avec les habiletés de l’éloquence; elle fait partie de ces
preuves positives qui tirent toute leur force, non pas du talent de
l’orateur, mais des institutions de l’État. Nous voyons cependant
des gens qui se croient des maîtres dans l’art de la parole, quand
ils ne sont en quelque sorte que de simples greffiers. Lorsqu’ils
ont produit des témoins dans une affaire qui doit se résoudre par
des témoignages, ils s’imaginent que c’est leur faconde qui a décidé
du succès, tant ils sont présomptueux et naïfs. La loi dont je parle
n’est point tirée de ce code romain qui s’impose même aux volontés
rebelles; ce n’est qu’un précepte donné par un ancien philosophe: il
faut le faire accepter par la persuasion; c’est une loi qui ne peut
se passer du secours de la parole. Quand il s’agit de petites
choses, il ne convient pas d’apporter trop de sérieux; je ne sais
comment, à propos de bagatelles, je me laisse aller à traiter de
bien graves sujets: nous tâcherons donc, autant que nous le
pourrons, d’éviter ce défaut. Le précepte que je rapportais plus
haut appelle quelques réflexions; mais une fois que j’aurai dit le
nécessaire, j’aurai bien soin de n’y rien ajouter.
20.
Ecoutez Pythagore, ou l’un de ceux qui suivent et défendent la
doctrine de Pythagore: après avoir cité cette loi, il vous dira que
rien n’est au-dessus d’un esprit qui n’a besoin que de ses propres
forces pour se développer, je veux dire d’un esprit en acte, né
vraiment pour l’éloquence et la poésie, et pour tous les nobles
travaux. Notre pays a possédé de ces génies supérieurs, doués de
capacités merveilleuses: aussi, sans avoir à se donner la peine
d’apprendre les règles de l’art, ils ont eux-mêmes servi de modèles.
Mais de si brillantes aptitudes ne sont pas le lot de tout le monde;
il est même des hommes qui sont fort mal partagés. Mais tous nous
sommes des intelligences en puissance; un peu plus, un peu moins,
quand nous nous rapprochons du but à des degrés divers, c’est que
nous sommes poussés par des intelligences en acte, c’est-à-dire
celles qui doivent à leur énergie propre leur complet achèvement. La
grande utilité des livres, c’est qu’ils nous font passer de la
puissance à l’acte. Tout d’abord il faut s’attacher à la lettre
matérielle, ne point la perdre de vue. Puis, à mesure que l’esprit
se fortifie, il faut prendre plus de liberté, ne plus se traîner
servilement sur le texte écrit. Un problème dont la solution offre
des difficultés excite notre curiosité et notre pénétration; il en
est de même d’un livre qui présente quelques lacunes: il faut savoir
compléter la pensée, lire autrement que par les yeux, s’exercer à
trouver en soi des idées analogues à celles de l’auteur. C’est ainsi
que l’on s’habitue à n’être plus l’esclave d’autrui, mais à relever
surtout de soi-même. Ces textes remplis de fautes exigent que
l’intelligence vienne au secours des yeux.
Si
Pythagore prescrivait aux jeunes gens l’emploi de ces exemplaires
incorrects, c’est qu’il voulait d’abord faire l’essai de leurs
aptitudes; puis il estimait que ces exercices étaient mieux
appropriés à leur Age que les recherches géométriques sur les
surfaces. Il n’est pas bien difficile de substituer une lettre, une
syllabe, un mot, au besoin même une phrase tout entière, et de lire
couramment dans le livre. On s’habitue ainsi à prendre l’essor comme
l’aiglon. Quand l’aiglon commence à se couvrir de plumes, ses
parents le portent dans les airs; puis ils l’abandonnent un instant
pour qu’il essaie ses ailes; mais comme il est encore trop faible,
ils viennent le soutenir, et répètent l’épreuve jusqu’à ce qu’il ait
appris à voler.
21.
Pour moi, je n’irai pas me vanter à d’autres personnes, mais voici
ce que je puis te dire en toute vérité. Souvent, quand je lis un
livre, je n’attends pas ce que va dire l’auteur; mais je lève les
yeux, et, m’inspirant de l’ouvrage, j’en compose moi-même la suite,
sans hésiter, comme si je continuais ma lecture, et d’après
l’enchaînement naturel des pensées. Puis je compare mon
improvisation avec le texte que j’ai sous les yeux, et je me
souviens d’avoir souvent rencontré, non seulement les mêmes idées,
mais encore les mêmes expressions. D’autres fois j’ai deviné le sens
avec tant de bonheur, que malgré la différence des mots il y avait
toujours unité de composition. Les idées quelquefois n’étaient pas
identiques; mais alors même les miennes s’accordaient encore avec
l’esprit général du livre, et si elles se fussent présentées à
l’auteur il ne les eût pas dédaignées. Je me souviens aussi que me
trouvant en société, comme je tenais entre les mains l’ouvrage d’un
écrivain distingué, on me priait de lire tout haut: j’obéissais; si
l’occasion s’en présentait, j’ajoutais quelque passage de mon
invention, et cela sans effort, j’en prends à témoin le dieu de
l’éloquence; je n’avais qu’à donner libre carrière à mon imagination
et à ma langue. Bientôt s’élevait de toua côtés un murmure flatteur;
puis éclataient des applaudissements adressés à l’auteur du livre,
mais provoqués surtout par les additions mêmes: tant mon esprit est
un miroir fidèle et du style et des pensées. Je pouvais prendre,
pour m’exercer, des exemplaires incorrects, mon succès n’en était
pas moins assuré. Quand on vient d’entendre jouer de la flûte, même
après que l’instrument s’est tu, quelque temps encore on a le son
dans les oreilles. Souvent avec les tragiques j’ai parlé le langage
pompeux de la tragédie; j’ai badiné avec les comiques, réglant mon
ton sur celui de chaque écrivain. On me croirait l’égal, tantôt de
Cratinus ou de Cratès, tantôt de Diphile ou de Philémon; il n’est
aucune espèce de mètre, aucun genre de poésie où je ne puisse porter
mes tentatives, soit que j’oppose un ouvrage à un ouvrage, soit que
je lutte contre un fragment. Si nombreuses, si diverses que soient
les formes de style, il faut que je les reproduise fidèlement :
c’est ainsi que la dernière corde de la lyre résonne dès que les
autres cordes sont touchées.
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