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SYNESIUS
Synésius
HYMNES
Oeuvre numérisée et mise
en page par Marc Szwajcer

HYMNES.
HYMNE I.
Allons,
lyre harmonieuse ! Jadis tu redisais les chansons du poète de Téos
et les vers passionnés de la Lesbienne :
aujourd’hui, sur un ton plus grave, fais entendre des hymnes qui ne
célèbrent ni le doux sourire des jeunes vierges, ni les charmes
séducteurs des adolescents. Obéissant aux pures inspirations de la
divine sagesse, c’est pour de pieux cantiques que je fais résonner
les cordes de mon luth : je fuis la douceur empoisonnée des
terrestres amours.
La
force, la beauté, la fortune, la renommée, l’éclat de la royauté,
qu’est-ce que tout cela, au prix de la méditation qui recherche
Dieu? Qu’un autre soit habile à diriger un coursier ou à tendre
l’arc; qu’un autre amasse des richesses et veille sur des monceaux
d’or; qu’un autre, fier de sa chevelure qui, flotte sur ses épaules,
soit vanté pour ses attraits parmi les jeunes gens et les jeunes
filles. Pour moi, qu’il me soit donné de couler en paix des jours
obscurs! Qu’ignoré du reste des hommes je connaisse les choses de
Dieu! Que j’aie pour compagne la sagesse : précieuse dans le jeune
âge, précieuse dans les vieux ans, elle l’emporte sur la richesse.
La sagesse, en souriant, me fera supporter aisément la pauvreté,
inaccessible aux amers soucis de la vie. Puissé-je seulement avoir
assez pour n’aller rien demander à la chaumière du voisin, pour
n’être pas courbé, dans la détresse, sous le poids des cruelles
inquiétudes.
Écoute
le chant de la cigale qui boit la rosée du matin. Voici que les
cordes de ma lyre retentissent d’elles-mêmes. Autour de moi vole une
voix divine : quel chant va donc enfanter en moi la céleste parole?
Celui
qui est à lui-même son principe, le Père, le maître de toutes
choses, éternel, couronné d’une gloire immortelle, Dieu repose
inébranlable dans les hauteurs sublimes du ciel. Unité par
excellence entre toutes les unités, monade première des monades, il
a produit, il a mis au jour, par un ineffable enfantement, les pures
et sublimes essences. Ainsi, ne se renfermant plus en elle-même,
l’Unité, par une mystérieuse émanation, avec le concours du
premier-né, sorti de son sein, s’est changée en une Trinité
glorieuse. La source suprême se couronne de la beauté des enfants,
qui, échappés du centre, retournent vers le centre.
Arrête,
lyre audacieuse, arrête ! Ne révèle pas au vulgaire les secrets
qu’il doit ignorer. Dis plutôt les choses des sphères inférieures,
et que le silence recouvre les merveilles d’en haut.
L’Intelligence ne prend soin que des mondes intellectuels. C’est
d’elle qu’est venu le souffle précieux qui anime, tout en restant
indivisible, les divers corps mortels. Quoique tombée dans la
matière, l’Ame, toujours impérissable, est une parcelle de ses
divins auteurs, parcelle bien faible, il est vrai, mais qui n’en a
pas moins cette céleste origine. Tout entière et une en tous lieux,
répandue tout entière dans le grand tout, elle fait tourner la voûte
des cieux. Présidant à la conservation de cet univers, sous des
formes diverses elle est partout présente. Une partie de cette Ame
dirige le cours des astres; une autre régit les chœurs des anges;
une autre, courbée sous des chaînes pesantes, a revêtu la forme
terrestre. Séparée de ses parents, elle a bu le triste oubli; dans
ses préoccupations insensées, elle admire ce misérable séjour, et,
malgré sa divine origine, n’a plus de regards que pour la terre. Il
reste cependant, il reste quelque lumière dans ses yeux voilés; il
reste, chez ceux qui sont tombés ici-bas, une force qui les ramène
vers le ciel, lorsque, échappés des flots de la vie et libres de
tout souci, ils entrent dans la route sacrée qui conduit au palais
du Père.
Heureux
celui qui, fuyant les aboiements de la vorace matière et se
dégageant de la terre, monte d’un essor rapide vers Dieu! heureux
celui qui, après les soins et les travaux, après les cruelles
inquiétudes d’ici-bas, s’élançant sur la route de l’Ame, a vu la
profondeur du ciel resplendissant d’une divine lumière!
Efforçons-nous pour que nos cœurs soient emportés sur les ailes des
célestes désirs. Pour toi soutiens le vol qui t’élève vers les
choses intellectuelles: le Père se montrera de plus près à toi et te
tendra la main. Un rayon précurseur éclairera ton chemin, et te
conduira dans les champs de l’idéal, à la source de toute beauté.
Courage donc, ô mon âme; désaltère-toi à ces eaux pures; prie le
Père; monte vers lui, monte toujours. Laisse à la terre les choses
de la terre. Bientôt unie à ton auteur, et Dieu dans Dieu même, tu
jouiras de la suprême félicité.
HYMNE II.
Voici
encore la lumière, voici l’aurore, voici le jour qui brille après
les sombres ténèbres. Chante encore, ô mon âme, dans un hymne
matinal, ce Dieu qui adonné au jour la lumière, qui a donné à la
nuit les étoiles, chœur magnifique se déroulant autour du monde.
Voilant
la surface de la matière toujours en mouvement, l’éther s’étend
jusqu’à la région du feu, jusqu’au bord le plus rapproché de la
route que parcourt la lune argentée. Au-dessus du huitième cercle
des constellations, une sphère, dépeuplée d’étoiles fixes, agitant
dans son sein des astres errants qui courent en sens contraires, se
meut autour de la grande intelligence, dont les blanches ailes
débordent sur les extrémités du monde céleste. Au delà l’auguste
Silence enveloppe les essences intelligentes et intelligibles, unies
et séparées tout à la fois. D’une seule source, d’un seul principe
jaillit radieuse une triple personne. Là où est la profondeur du
Père, là est aussi la puissance du Fils, sorti de son sein, Sagesse
créatrice du monde; là encore resplendit la lumière de l’Esprit-Saint
qui les unit. D’une seule source, d’un seul principe découlent des
biens sans nombre : une fécondité puissante multiplie les êtres
divins et les esprits bienheureux qui brillent d’un pur éclat. C’est
de là que vient le chœur des ministres immortels, qui, placés dans
le monde, célèbrent en des hymnes célestes la gloire du Père et de
son premier-né. Auprès de ses créateurs bienveillants, la troupe des
anges, toujours jeunes, tantôt, contemplant l’Intelligence, se
repaît du spectacle de la beauté idéale; tantôt, regardant les
sphères, dirige l’immensité du monde, et fait pénétrer la lumière
d’en haut jusqu’aux confins de la matière, où la nature affaissée
enfante les démons, race tumultueuse et perfide. C’est de l’Unité
que naissent et le Fils et l’Esprit, qui, répandu autour de la
terre, en a vivifié toutes les parties et leur donne des formes
diverses.
Tout
dépend de ta volonté. Tu es le principe du passé, du présent, du
futur, du possible. Tu es le père, tu es la mère; tu es le mâle, tu
es la femelle; tu es la voix, tu es le silence; tu es la nature
féconde de la nature; tu es le roi, l’éternité de l’éternité. Autant
que ma bouche peut le proclamer, gloire à toi, racine de l’univers;
gloire à toi, centre des êtres, monade des nombres éternels,
immatérielles puissances ! Gloire à toi, gloire à toi, car c’est en
Dieu que réside la gloire! Prête une oreille favorable à
l’allégresse de mes chants. Éclaire-moi de la lumière de ta sagesse;
donne-moi un bonheur sans mélange; donne-moi les douces joies d’une
vie paisible; éloigne de moi l’indigence et le terrestre fléau des
richesses; écarte de moi les maladies du corps, la folle ardeur des
passions; préserve mes jours des soucis rongeurs. Fais que la terre
n’appesantisse point les ailes de mon âme, mais que prenant un libre
essor je puisse m’élancer dans les ineffables secrets de ton Fils.
HYMNE III.
Allons,
ô mon âme, entonne des cantiques sacrés, assoupis les ardeurs
qu’enfante la matière; excite les rapides élans de l’intelligence.
C’est pour le roi des dieux que nous tressons une couronne : nous
lui offrons un sacrifice pur de sang; des chants sont nos libations.
C’est toi que je célèbre et sur la mer, et dans les îles, et sur le
continent, et dans les cités, et sur les âpres montagnes, et dans
les plaines riantes; c’est toi que je célèbre partout où je porte
mes pas, ô bienheureux père du monde! La nuit m’amène vers toi pour
te louer, ô Tout-Puissant! Au commencement, au milieu, à la fin du
jour, c’est à toi que j’adresse mes hymnes. J’ai pour témoins les
étoiles à la douce lumière, la lune errante, et l’auguste soleil,
modérateur des astres sacrés, arbitre saint des âmes pures. Pour
m’élever jusqu’à tes parvis et dans ton sein, je m’élance loin de la
matière en secouant mes ailes. Joyeux d’arriver à ton vestibule, je
vais en suppliant, tantôt vers les temples où se célèbrent les
saints mystères, tantôt sur la cime des hautes montagnes, tantôt
dans les profondes vallées de la déserte Libye, lieu où règne le
Notus, et que jamais ne souille un souffle impie, que jamais ne
foule le pied des hommes qui vivent dans les agitations des villes.
Là, mon âme, pure de passions, délivrée de désirs, exempte de
travaux, exempte de tristesses, de colères, de haines, rejetant loin
d’elle tout ce qui naît en nous de mauvais, d’une voix chaste et
d’une pensée pieuse t’adressera l’hymne qui t’est dû.
Paix
dans le ciel et sur la terre ! Que l’océan se calme, que l’air se
taise ! Arrêtez-vous, ô souffles des vents; arrêtez-vous, vagues
impétueuses, fleuves rapides, sources jaillissantes! Que le monde
tout entier fasse silence, tandis que j’offre les hymnes saints en
sacrifice. Qu’ils fuient sous la terre les tortueux reptiles; qu’il
fuie sous La terre le serpent ailé, ce démon de la matière, qui
obscurcit les âmes, qui aime les fantômes, et qui excite contre nos
prières sa meute aboyante. O Père, ô bienheureux, protège, contre
ces monstres dévorants, mon esprit, et ma prière, et ma vie, et mes
œuvres! Que l’offrande de mon cœur te soit portée par tes augustes
ministres, pieux messagers des hymnes saints.
Voici
que j’entre dans la carrière des chants sacrés; voici qu’une voix
divine retentit dans mon âme. O bienheureux, prends pitié de moi; ô
Père, prends pitié de moi, si j’ose, indigne et profane, toucher à
tes mystères. Quel est l’œil assez ferme, assez perçant, pour voir
tes splendeurs sans être ébloui? Les immortels mêmes ne peuvent
soutenir d’un regard fixe ton éclat. Mais si l’esprit succombe,
impuissant à te contempler dans ton essence, il s’arrête à ce qui
t’environne; il essaie de pénétrer l’impénétrable, de considérer la
lumière qui brille dans ton immense profondeur; puis, descendant
encore de ces hauteurs inaccessibles, il considère la beauté de tes
œuvres, et pour te louer il jette, comme des fleurs, ces hymnes au
souffle des vents, et te rend tout ce qui t’appartient.
Eh! qui
est-ce qui n’est pas à toi? O roi, ô le père de tous les pères, père
de toi-même, le premier père, toi qui n’as pas de père, fils de
toi-même, unité antérieure à l’unité, germe des êtres, centre de
tout, esprit éternel et sans substance, racine des mondes, lumière
resplendissante des choses premières, vérité sage, source de
sagesse, esprit voilé de ton propre éclat, œil de toi-même, maître
de la foudre, père des siècles, vie des siècles! Supérieur aux
dieux, supérieur aux intelligences, tu les régis à ton gré. Esprit
père des esprits, origine des dieux, créateur de l’âme, nourricier
de la vie, source des sources, principe des principes, racine des
racines, tu es l’unité des unités, le nombre des nombres, l’unité et
le nombre; l’intelligence, l’être Intelligent, l’être intelligible,
antérieur à l’intelligible ; un et tout, un en toutes choses, un
avant toutes choses; germe de tout, racine et branche, nature parmi
les intelligences, mâle et femelle. Voilà ce que dit de toi l’âme
initiée à tes mystères, et qui se meut autour de ton ineffable
profondeur. Tu es ce qui enfante, tu es ce qui est enfanté; tu es ce
qui éclaire, tu es ce qui est éclairé; tu es ce qui paraît, tu es ce
qui est caché; lumière cachée dans ton propre éclat, un et tout, un
en toi-même et en toutes choses. Par effusion, ô paternité
indicible, tu as produit le Fils, Sagesse suprême et créatrice; mais
malgré cette effusion tu restes un, et tu enfantes par une
indivisible division. Je te chante, ô Unité; je te chante, ô
Trinité, Unité quoique Trinité, Trinité quoique Unité. Dans cette
intellectuelle division, ce qui a été séparé demeure inséparable.
A la
naissance du Fils a participé la souveraine Volonté, la Volonté qui
a paru pour être l’intermédiaire entre le Père et le Fils, essence
au-dessus de toute parole, être antérieur à tous les êtres. Il n’est
pas permis de dire qu’il y ait un second sorti de toi, il n’est pas
permis de dire qu’il y ait un troisième sorti du premier.
Enfantement sacré, génération mystérieuse! En toi se touchent les
deux natures, et celle qui donne la naissance, et celle qui la
reçoit. Je respecte le secret des choses intellectuelles. Il existe
un intermédiaire qui n’a pas été produit par effusion. Fils
ineffable d’un Père ineffable, tu as été enfanté par toi-même; c’est
par cet enfantement que tu es apparu; et cependant tu as paru en
même temps que le Père, en même temps que la Volonté du Père; tu es
aussi la Volonté qui réside toujours dans le Père. Le temps, dans
l’immensité de son cours, n’a pas connu le mystère de ta naissance;
les siècles antiques ont ignoré cette éternelle génération. Il a
paru en même temps que le Père, le Fils déjà né et qui devait
naître. Qui donc est assez hardi pour se flatter de comprendre ce
que la langue ne saurait exprimer? Bien impie est l’audace des
aveugles mortels qui discourent sur toutes choses. Toi seul tu
donnes la lumière, la lumière qui éclaire les intelligences. Tu
détournes les âmes pieuses des voies obliques de l’erreur, tu les
empêches de se perdre dans les ténèbres de la matière.
C’est
toi, père des mondes, père des siècles, créateur des dieux, que nous
devons louer; c’est toi que chantent les purs esprits, ô roi; c’est
toi, souverain maître, que célèbrent ces ministres, au regard
brillant, qui gouvernent le monde, qui animent les astres, et autour
desquels se meut le vaste univers. C’est toi que chantent et le
chœur des bienheureux, qui dans le monde, autour du monde, dans les
zones, hors des zones, dirigent, sages gardiens, les diverses
parties du monde, à côté des glorieux pilotes sortis de la troupe
des anges; et la race illustre des héros qui interviennent, par des
voies secrètes, dans les œuvres des mortels, œuvres mortelles
elles-mêmes. C’est toi que chantent et l’âme qui reste ferme et
droite, et l’âme qui s’abaisse vers les épaisses ténèbres de la
terre, et la féconde nature, et tout ce qu’enfante la nature: car
c’est de tes canaux que sort et se répand sur le monde le souffle
vital qui lui donne le mouvement.
Modérateur des mondes incorruptibles, tu es la nature des natures;
tu échauffes la nature, génératrice des êtres mortels, image de la
nature immortelle; c’est par toi que jusqu’aux extrémités les plus
reculées de la création circule ce courant de vie universelle. Sans
doute il ne fallait pas que la lie terrestre pût usurper la première
place; mais rien de ce qui a été rangé dans le chœur des êtres ne
doit plus périr; et, dépendant mutuellement les unes des autres,
toutes les choses créées forment, dans leur existence, une chaîne
continue. Cet ensemble éternel d’objets périssables, vivifié par ton
souffle, élève de toutes parts des concerts vers toi. Elles disent
ta gloire ces productions aux riches couleurs, aux vertus diverses,
qu’enfante la terre. Tous d’accord dans la variété de leurs
langages, les animaux te célèbrent en chœur. Tous les êtres
t’envoient des louanges sans fin, l’aurore et la nuit, les foudres,
les neiges, le ciel, l’éther, les profondeurs de la terre, l’eau,
l’air, tous les corps, tous les esprits, les semences, les fruits,
les plantes et les gazons, les racines, les herbes, les animaux des
champs, les oiseaux du ciel et le peuple des poissons.
Vois
aussi cette âme, faible et défaillante: du fond de la Libye, au
milieu de tes fêtes sacrées, elle t’adresse ses prières, tout
enveloppée qu’elle soit des nuages de la matière. Ton œil, ô Père,
peut percer ces nuages. Maintenant mon cœur déborde d’hymnes en ton
honneur, et de brûlants transports agitent mon âme. Fais briller, ô
souverain maître, la lumière d’en haut pour qu’elle attire mes
regards. Fais que mon Aine, dégagée des liens du corps, n’aille plus
se plonger dans la fange terrestre. Tant que je demeure retenu dans
les chaînes de la vie matérielle, puisse la fortune m’être douce !
Qu’un souffle ennemi ne vienne pas flétrir mes jours; que je ne sois
pas rongé par les soucis, que je puisse toujours m’occuper des
choses divines; que je n’aille plus me rouler dans cette boue d’où
je me suis échappé, grâce à toi. Et maintenant je viens te tresser
une couronne avec les fleurs des saintes prairies; je t’apporte ce
tribut de louanges, à toi, souverain des mondes incorruptibles, et à
ton Fils, la pure Sagesse, produit de ton sein ineffable. Résidant
toujours en toi, il est sorti de toi; il régit toutes choses de son
souffle; il gouverne l’immensité des siècles, il gouverne toutes les
parties du monde, jusque dans les plus profonds abimes de la terre;
il éclaire de sa lumière les âmes pures; il délivre de leurs peines
et de leurs soucis les mortels toujours agités; il donne les biens,
il dissipe les douleurs : eh! faut-il s’étonner si le Dieu, créateur
du monde, éloigne le mal de ses œuvres?
O roi
du vaste univers, je viens m’acquitter du vœu que j’ai fait en
Thrace, où pendant trois ans j’ai habité près de la royale demeure
qui commande à la terre. Infortuné ! que de fatigues, que de
tourments j’ai endurés, quand je portais sur mes épaules tout le
poids de la patrie qui m’a donné la naissance ! Chaque jour, dans
les luttes que je soutenais, la terre était arrosée de la sueur de
mon corps; chaque nuit ma couche était inondée des ruisseaux de
larmes qui coulaient de mes yeux. Les temples élevés à ta gloire et
pour ton culte, ô Tout-Puissant, je les ai tous visités. Suppliant,
je me prosternais, je mouillais le sol de mes pleurs; je conjurais
les esprits immortels, tes serviteurs, de ne point permettre que
j’eusse entrepris en vain ce voyage. Et ceux qui protègent les
régions fécondes de la Thrace, et ceux qui sur le rivage opposé
régissent les champs chalcédoniens, je les implorais tous, ces anges
que tu as couronnés de rayons, et dont tu as fait, ô roi, tes
ministres sacrés. Ces êtres bienheureux ont accueilli mes prières,
ils me sont venus en aide dans mes maux. Jusqu’alors la vie ne
m’était point douce, à cause des souffrances qu’endurait ma patrie:
mais tu l’as affranchie de ses douleurs, ô toi que ne peut atteindre
la vieillesse, souverain maître du monde ! Mon âme était
défaillante, mes membres languissants : c’est toi qui as ranimé la
vigueur de mon corps, et rendu à mon âme affligée une force
nouvelle. Dans ta bonté, exauçant mes vœux, tu as mis un terme à mes
fatigues; après de longues peines tu m’as donné le repos.
Conserve, ô bienheureux, tes faveurs aux habitants de la Libye,
pendant une longue suite de jours, pour la reconnaissance que je
garde de tes bienfaits, et pour tous les maux que j’ai eu à
supporter. Je t’en supplie, fais que mon existence soit tranquille;
préserve-moi des chagrins, préserve-moi des maladies, préserve-moi
des soucis rongeurs; accorde à ton serviteur une vie intellectuelle;
ne répands sur moi le flot de la richesse terrestre, qui pourrait me
détourner du soin des choses divines; ne permets pas non plus que la
triste indigence, entrant dans ma demeure, abaisse vers la terre mon
esprit et mon cœur: toutes deux, la richesse et l’indigence,
entraînent l’âme vers les basses préoccupations; toutes deux amènent
l’oubli des nobles pensées, quand tu ne viens pas, ô bienheureux,
nous prêter des forces. Oui, ô Père, source de la pure sagesse, fais
briller en moi un rayon de ta lumière; que la sagesse qui vient de
toi éclaire mon cœur. Ouvre-moi la route sacrée qui conduit vers
toi; donne-moi une promesse, un gage de ta bonté, en écartant de ma
vie et de mes prières les démons de la matière qui tourmentent les
âmes. Conserve à mon corps la santé; chasse bien loin les cruelles
souffrances; préserve, ô roi, mon esprit de toute souillure.
Maintenant je porte, empreinte sur moi, la tache honteuse de la
matière; les liens terrestres des passions me retiennent asservi.
Mais c’est toi qui délivres, c’est toi qui purifies: affranchis-moi
des maux, affranchis-moi des maladies, affranchis-moi des entraves.
Tu as déposé dans mon sein un germe précieux, une étincelle de
l’esprit divin, cachée dans la profondeur de la matière. Car tu as
mis dans le monde un esprit, et par cet esprit tu as fait naître une
âme dans mon corps, ô roi ! Prends pitié de ta fille, ô bienheureux!
Je suis descendue de ta demeure pour être la servante de la terre;
de servante je suis devenue esclave. La matière m’a captivée par ses
séductions magiques. Cependant la lumière qui est en moi n’est pas
encore tout à fuit éteinte; elle n’a pas encore perdu tout son
éclat: mais autour d’elle sont répandues des ombres épaisses qui
l’obscurcissent et qui m’empêchent de voir Dieu. Prends pitié, ô
Père, de ta fille suppliante : elle essaie de s’élever, d’un élan
spirituel, jusques à toi; mais les charmes de la matière me
retiennent. Fais briller, ô roi, les clartés d’en haut; qu’elles
attirent mes regards. Allume un feu, un incendie avec la faible
étincelle que je porte en moi. O Père, place-moi au milieu de la
lumière salutaire, là où la nature ne porte pas la main, et d’où ne
peuvent m’arracher ni la terre ni la fatale nécessité du destin.
Loin, bien loin de ton serviteur la vie inquiète d’ici-bas; qu’entre
le tumulte de la terre et moi s’élève un mur de feu. Donne-moi,
donne à ton serviteur de pouvoir déployer les ailes de
l’intelligence. Que mon âme suppliante porte l’empreinte de ton
sceau paternel: épouvantail des démons ennemis qui s’élancent des
abîmes de la terre pour souffler aux mortels des pensées impies, ce
signe me fera reconnaître de tes saints ministres, qui, sur les
brillants sommets de l’univers, tiennent les clefs des portes de
l’empyrée, et ils m’introduiront dans le séjour de la lumière.
Mais
tandis que je rampe encore sur la terre, fais que mon cœur
n’appartienne pas à la terre; que mes œuvres, qui tendront vers toi,
soient attestées même ici-bas par leurs fruits: qu’elles produisent
en moi des paroles de vérité, et tous les sentiments qui réchauffent
dans les âmes la douce espérance. Cette vie terrestre m’est à
charge. Arrière, fléaux des impies mortels, luxe des cités; arrière,
flatteuses erreurs, faux plaisirs avec lesquels la terre retient
l’âme en servitude ! Dans son égarement, cette âme boit l’oubli des
vrais biens, jusqu’à ce qu’elle tombe sur la mauvaise part. Car la
matière présente deux parts pour nous séduire. Le convive qui, dans
un festin, a mis la main sur les aliments les plus doux, gémira s’il
se voit ensuite contraint de goûter des mets amers. Telle est la loi
de l’humaine nécessité : elle verse de deux coupes la vie aux
mortels. Le breuvage pur et sans mélange, c’est Dieu ou les choses
de Dieu. Après m’être enivré de la douce coupe, j’ai touché aux
choses mauvaises; je suis tombé dans le piège ; j’ai éprouvé le
malheur d’Epiméthée. Je hais cependant les lois changeantes. Me
hâtant vers les tranquilles prairies du Père, je précipite mes pas
fugitifs pour échapper aux séductions de la matière. Tourne sur moi
tes regards, arbitre de la vie intellectuelle; vois sur la terre
cette âme suppliante qui s’efforce de monter vers toi. Eclaire, ô
roi, mes yeux qui se dirigent vers le ciel; donne-moi des ailes
légères; coupe les chaînes de ces passions à l’aide desquelles la
trompeuse nature courbe les âmes vers la terre. Donne-moi de fuir
les dangers du corps, de m’élancer d’un rapide essor tians ton
palais et (tans ton sein, d’où l’âme tire son origine. Goutte
céleste, j’ai été répandue sur la terre : rends-moi à la source d’où
je suis sortie fugitive et vagabonde. Laisse-moi m’unir à la lumière
créatrice ; permets que, soumise à tes lois, je t’offre pieusement,
avec le chœur des esprits divins, des hymnes spirituels. Permets, ô
Père, qu’unie à la lumière je n’aille plus désormais me plonger dans
la fange terrestre. Et pendant que je demeure enchaînée à cette vie
matérielle, puissé-je jouir d’une paisible destinée!
HYMNE IV.
Quand
l’aube paraît, quand la lumière croît, quand le jour est à son midi,
quand il touche à son déclin, quand vient la nuit brillante, c’est
toi, toujours toi que je célèbre, ô Père ! Médecin des âmes, médecin
des corps, dispensateur de la sagesse, tu éloignes les maladies, tu
donnes une douce existence que ne troublent point les terrestres
inquiétudes, mères des douleurs, mères des souffrances. Daigne
garder ma vie exempte de soucis, afin que je puisse chanter dans mes
hymnes la source mystérieuse de toutes choses, et que jamais les
péchés ne viennent m’entraîner loin de Dieu. C’est toi que je
glorifie, ô bienheureux souverain du monde! Que la terre se taise.
Quand vers toi s’élèvent les cantiques et les prières, silence dans
tout cet univers, qui est ton ouvrage. Qu’ils ne se fassent plus
entendre, le souffle des vents, le murmure des arbres, le cri des
oiseaux. Paix dans l’éther, paix dans les airs; qu’ils écoutent mes
chants; et sur la terre que toutes les eaux, devenues muettes,
s’arrêtent dans leur cours. Que ceux qui troublent les hymnes
sacrés, ces démons, amis des ténèbres, habitants des tombeaux,
fuient mes saintes prières. Mais pour ces bienheureux ministres du
céleste créateur, qui résident dans les profondeurs et aux
extrémités de l’univers, qu’ils entendent avec bienveillance mes
chants en l’honneur du Père, et qu’avec bienveillance aussi ils lui
portent mes supplications.
Unité
des unités, père des pères, principe des principes, source des
sources, racine des racines, bien des biens, astre des astres, monde
des mondes, idée des idées, abîme de beauté, mystérieuse semence,
père des siècles, père des mondes intellectuels qui sont au-dessus
de toute parole, et desquels émane un souffle divin qui, flottant
sur la masse de la matière, l’anime et en fait un autre monde, ô
bienheureux! je te célèbre par ma voix, je te célèbre par mon
silence; car si tu entends la voix, tu entends aussi le silence de
l’âme.
Je
chante encore ton Fils, le premier-né, la première lumière. Fils
glorieux du Père ineffable, je t’unis dans mes hymnes au Père
suprême, et à celui qu’en vue de toi le Père a enfanté, au principe
médiateur, Esprit saint, Volonté féconde, centre du Père, centre du
Fils. Cette Volonté, elle est la mère, elle est la sœur, elle est la
fille tout à la fois.
Elle a
aidé le Principe suprême dans l’enfantement mystérieux du Fils. Pour
que du Père naquit le Fils par une divine effusion, l’Esprit, qui
devait concourir à celle effusion, a été produit. Dieu, sorti de
Dieu, il a servi d’intermédiaire: par lui, et par cette sublime
effusion du Père immortel, le Fils à son tour a été produit.
Tu es
Unité en même temps que Trinité, toujours Unité et toujours Trinité.
Dans cette intellectuelle division ce qui est séparé demeure
inséparable. Le Fils réside dans le Père, quoiqu’il en soit
distinct; il régit au dehors tout ce qui est du Père; il répand sur
le monde les flots de la vie puisée à la source d’où lui-même tire
sa propre vie. O Verbe, toi qui es l’objet de mes chants en même
temps que le Père suprême, c’est l’ineffable pensée du Père qui
t’enfante; tu es le Verbe conçu du Père. C’est toi qui le premier es
sorti de la première racine; tu es la racine de tout ce qui a été
créé après ta glorieuse naissance. L’ineffable Unité, l’auteur de
toutes choses, t’a produit, toi, l’auteur de toutes choses. Tu es en
tout. C’est par toi que la nature, à tous ses degrés, jouit des dons
précieux de Dieu le Père, d’une vie féconde. C’est pour toi que
l’univers, qui ne vieillit pas, accomplit son infatigable
révolution. C’est toi qui diriges les sept planètes emportées par un
mouvement contraire à celui que décrit la voûte céleste.
Si des étoiles sans nombre décorent le monde, c’est que tu le veux,
ô Fils glorieux! Tu visites la profondeur des cieux, et tu modères
le cours indissoluble des siècles. Ce sont tes saintes lois, ô
bienheureux, qui dans les hauteurs immenses de l’éther régissent le
chœur glorieux des astres. C’est toi qui assignes leur liche aux
habitants du ciel, et de l’air, et de la terre, et des enfers, et
qui leur distribues la vie. Tu es le maître de l’intelligence, et tu
la dispenses aux êtres divins, et à ceux des êtres mortels qui ont
reçu quelques gouttes de la pensée. Tu donnes l’âme à ceux dont la
vie, dont l’activité ne se soutiennent que par la présence de l’âme.
Les créatures que n’éclaire pas la lumière de l’âme dépendent aussi
de toi; tous les êtres dépourvus d’intelligence puisent dans ton
sein la force qui les empêche de se dissoudre; et cette force, que
ta puissance leur communique, toi-même tu la tires du sein ineffable
du Père, la monade mystérieuse. C’est de là que s’échappe le
ruisseau de vie qui, passant à travers ces mondes intellectuels que
notre pensée ne peut comprendre, est répandu par toi jusque sur la
terre. Ainsi d’en haut descend la source des biens que reçoit ce
monde visible, image du monde intellectuel. Comme second auteur du
jour qui l’éclaire, reflet de la lumière divine, ce monde a le
soleil. Cet astre au regard brillant, dont l’empire s’étend sur la
matière qui naît et qui meurt, a reçu l’être du soleil intellectuel;
il en est la représentation sensible, il produit tous les biens qui
naissent sur cette terre: vous le voulez ainsi, ô Fils glorieux ! ô
Père incompréhensible, ô Père ineffable ! incompréhensible, car la
pensée ne peut te saisir; ineffable, car la parole ne peut
t’exprimer. Tu es l’intelligence de l’intelligence, l’âme des âmes,
la nature des natures.
Regarde, je fléchis le genou, moi, ton serviteur; je me prosterne
contre terre, et je te supplie, parce que je suis privé de la clarté
! Toi qui es le dispensateur de la lumière intellectuelle, prends
pitié, ô bienheureux, d’une âme suppliante; chasse les maladies,
chasse les soucis dévorants ; le monstre importun de l’enfer, le
démon de la terre, chasse-le loin de mon âme, loin de mes prières,
loin de ma vie, loin de mes actions. Qu’il habite, ce démon, hors de
mon corps, hors de mon esprit, hors de tout ce qui m’appartient;
qu’il me laisse, qu’il me fuie, ce démon de la matière, lui qui
excite les passions, lui qui ferme la route du ciel et qui arrête
les élans vers Dieu. Donne-moi pour ami, pour compagnon, ô roi,
l’ange saint de la force sainte, l’ange de la divine prière, aimable
dispensateur des biens, gardien de l’âme, gardien de la vie,
protecteur des prières, protecteur des actions qu’il conserve mon
corps pur de maladies, qu’il conserve mon esprit pur de souillures,
et qu’il apporte à mon âme l’oubli des passions. Qu’ainsi, même
pendant que j’habite ici-bas, les hymnes que je chante à ta louange
donnent plus de force aux ailes de mon âme; qu’ainsi, quand j’aurai
achevé ma destinée, quand je serai affranchi des terrestres liens,
je puisse mener une vie dégagée de la matière, dans tes palais, dans
ton sein, d’où s’échappe la source de l’âme. Tends-moi donc la main;
rappelle à toi, ô bienheureux, arrache à la matière une âme
suppliante.
HYMNE V.
Offrons, à la source sacrée, née d’elle-même, et placée au-dessus
des ineffables unités, offrons aussi au Dieu, Fils glorieux du Dieu
immortel, Fils unique du Père unique, nos hymnes comme les plus
belles couronnes. Mystérieusement produite par le Père, la Volonté a
fait sortir le Fils du sein profond du Père; elle a manifesté la
fécondité du Père, et en la manifestant elle s’est manifestée
elle-même comme Esprit médiateur.
Mais ce
qui est sorti de la source n’en reste pas moins dans la source.
Sagesse de l’esprit du Père, splendeur de beauté, après t’avoir
enfantée le Père t’a permis d’enfanter: tu es la puissance cachée
par laquelle le Père crée toutes choses; car il a fait de toi le
principe du monde: tu disposes et tu formes la matière d’après les
types intellectuels; tu règles le mouvement harmonieux du ciel; tu
diriges sans cesse le chœur des astres; tu commandes aux légions des
anges, à l’armée des esprits divins; ta puissance embrasse toute la
nature périssable; tu divises entre toutes les parties de la terre
ton souffle indivisible; et ce qui est sorti de la source, tu le
rends à la source, en affranchissant les mortels de la nécessité de
mourir.
Prête
une oreille favorable aux hymnes que je chante en ton honneur;
accorde à ton poète une vie tranquille; apaise les turbulentes
agitations du cœur; calme les funestes orages de la matière; éloigne
les maladies de l’âme et du corps; assoupis l’ardeur pernicieuse des
passions. Préserve-moi des soucis de la richesse et de l’indigence;
donne à mes travaux une noble illustration; fais que mon nom soit
honoré parmi les peuples; que sur mes lèvres réside la douce
persuasion, afin que mon esprit jouisse d’un paisible loisir, que je
n’aie pas à gémir sous le poids des inquiétudes de la terre; mais
qu’allant puiser à les sources élevées, je puisse abreuver mon âme
des eaux fécondes de la sagesse.
HYMNE VI.
Chantons le fils de l’épouse, de l’épouse qui n’a pas été soumise
aux conditions d’une union mortelle. C’est par les ineffables
conseils du Père que s’est opérée la naissance du Christ. Des flancs
d’une vierge est sorti, enfantement sacré! celui qui se revêtant de
la forme humaine venait apporter au monde la pure lumière. Ta
mystérieuse naissance remonte à l’origine des siècles ; tu es la
primitive lumière, le rayon qui brille avec le Père; tu dissipes les
ténèbres de la matière, et tu éclaires les âmes saintes. Tu as créé
le monde; tu as façonné le globe étincelant des astres; tu as établi
la terre sur ses fondements; tu es le sauveur des hommes. C’est pour
t’obéir que le soleil, du haut de son char, verse le jour, sans
s’épuiser jamais, et que la lune au croissant argenté chasse
l’obscurité des nuits. Pour t’obéir aussi la terre produit les
fruits et nourrit les troupeaux. De tes ineffables trésors tu tires
la vie et la splendeur dont tu inondes l’univers. De ton sein sont
sorties et la lumière, et l’intelligence, et l’âme.
Aie
pitié de ta fille, retenue captive dans un corps mortel, et soumise
aux lois d’une terrestre destinée. Éloigne de moi les maladies,
conserve à mes membres la vigueur et la santé. Donne la persuasion à
mes discours, donne la gloire à nos actions; que nous puissions
briller de l’antique éclat de Cyrène et de Sparte. Que mon âme soit
inaccessible aux douleurs; que je puisse mener une vie douce et
fortunée, dans la contemplation de ta splendeur, afin que purifié de
la matière, et m’avançant vers toi d’un pas ferme, je fuie les
soucis de cette vie, pour aller me réunir à la source de l’âme.
Qu’ainsi des jours exempts de souillure me soient accordés, à moi,
ton poète, car j’élève mes cantiques vers toi ; je célèbre la gloire
suprême du Père qui t’a donné la naissance, et l’Esprit assis sur le
même trône que vous deux, entre la racine et la tige. Je chante la
puissance du Père, et dans les hymnes que je t’adresse je laisse
déborder les nobles pensées qui remplissent mon âme. Salut, ô source
du Fils ! Salut, ô image du Père ! Salut, ô base du Fils ! Salut, ô
ressemblance du Père ! Salut, ô puissance du Fils! Salut, ô beauté
du Père ! Salut aussi, ô Esprit pur, centre du Fils et du Père !
Qu’envoyé par toi, ô Fils, et par ton Père, il vienne, cet Esprit,
rafraîchir les ailes de mon âme, et m’apporter les divins présents !
HYMNE VII.
Aux
accords doriens de ma lyre d’ivoire je vais mêler des chants
harmonieux pour te célébrer, ô bienheureux immortel, glorieux fils
d’une vierge ! Toi, préserve ma vie de tout mal, ô roi, qu’elle soit
inaccessible aux chagrins, et le jour et la nuit. Éclaire mon âme
d’un rayon de la lumière intellectuelle; donne la force à mes
membres, la gloire aux travaux de ma jeunesse; prolonge le cours
heureux de mes années jusqu’à une douce vieillesse, en me comblant
des dons précieux de la prudence et de la santé.
Conserve-moi le frère que naguère, ô immortel, lorsqu’il touchait
déjà aux portes du tombeau, tu as ramené à la vie: tu as ainsi mis
fin à mes inquiétudes, à mes gémissements, à mes larmes, aux
cruelles angoisses de mon âme. Tu l’as ressuscité, lorsqu’il
appartenait déjà à la mort; tu as écouté, ô Père, mes supplications.
Conserve ma sœur et mes deux enfants. Etends ta main protectrice sur
ma paisible demeure. Et la compagne de ma couche nuptiale,
préserve-la des maladies et des chagrins; qu’elle me reste chère et
fidèle, qu’elle ne connaisse jamais les furtives amours; qu’elle
garde le lit conjugal inviolable, pur, sans tache, inaccessible aux
désirs illégitimes.
Puisse
mon âme, affranchie par loi des entraves de cette vie terrestre,
échapper aux souffrances et aux tristes douleurs! Permets-moi de
m’unir aux chœurs des justes, pour célébrer par des cantiques la
gloire de ton père et ta puissance, é bienheureux! Bientôt
j’élèverai encore vers toi mes hymnes, j’accorderai encore ma lyre.
HYMNE VIII.
Le
premier j’ai trouvé des chants pour toi, ô bienheureux, ô immortel,
ô noble fils d’une vierge, Jésus de Solyme, et ma lyre a rendu des
accords nouveaux. Mais sois-moi propice, ô roi, et accueille
l’harmonie de ces chants religieux. Je veux célébrer un Dieu
puissant et immortel, le Fils de Dieu, le Fils créateur du monde,
engendré par le Père créateur des siècles. En lui se mêlent les deux
natures : il est la sagesse infinie, Dieu pour les habitants du
ciel, mortel pour les habitants des enfers. Lorsque tu parus sur la
terre, sorti des flancs d’une femme, la science des mages fut
étonnée à la vue d’un astre nouveau: quel était cet enfant qui
naissait? quel était ce Dieu caché? Etait-ce un Dieu, un mortel, ou
un roi? Allons, apportez vos dons, la myrrhe expiatoire, l’or
précieux, et l’encens suave. Tu es Dieu, reçois l’encens; je t’offre
de l’or comme à un roi; la myrrhe doit servir pour ta sépulture.
Tu as purifié la terre, les flots de la mer, les routes que
parcourent les démons, les plaines de l’air et les sombres demeures,
Dieu descendu dans les enfers pour aller secourir les morts. Mais
sois-moi propice, ô roi, et accueille l’harmonie de ces chants
religieux.
HYMNE IX.
Aimable, illustre et bienheureux fils de la vierge de Solyme, c’est
toi que je chante, toi qui as chassé des vastes jardins du Père cet
insidieux ennemi, l’infernal serpent, qui perdit le premier homme,
en lui offrant une nourriture défendue, le fruit de l’arbre de la
science. O glorieux vainqueur, Dieu, fils de la vierge de Solyme,
c’est toi que je chante. Tu es descendu sur la terre revêtu d’un
corps mortel pour habiter parmi les hommes qui ne vivent qu’un jour;
tu es descendu dans les enfers où la mort retenait des milliers
d’âmes. L’antique Adès frissonna d’horreur, et le chien vorace
s’éloigna du seuil. Après avoir arraché aux souffrances les âmes des
justes, entouré de cette foule sacrée, tu adressas des hymnes au
Père. O glorieux vainqueur, Dieu, fils de la vierge de Solyme, c’est
toi que je chante. Lorsque tu remontais vers les cieux, ô roi, la
troupe innombrable des démons répandus dans les airs frémit de
crainte, et le chœur immortel des astres saints fut saisi
d’étonnement. L’Éther brilla plus pur: auguste père de l’harmonie,
sur les sept cordes de sa lyre il fit entendre des chants de
triomphe. On vit sourire l’étoile du matin, messagère du jour, et
l’étoile radieuse du soir, astre de Cythérée. La lune au disque
lumineux s’avançait la première, guidant les dieux de la nuit. Le
soleil étendit devant tes pas ineffables sa chevelure éclatante: il
reconnut le Fils de Dieu, l’intelligence créatrice, la source où il
puise ses propres feux. Toi, déployant tes ailes, tu t’élevas vers
la voûte azurée, et tu t’arrêtas dans les sphères intelligentes et
pures où est le principe de tout bien, le ciel enveloppé de silence.
Là n’habitent ni le temps infatigable, entraînent dans son cours
rapide tout ce qui est sorti de la terre, ni les soucis rongeurs qui
naissent en foule de la matière. C’est le séjour de l’Eternité :
antique et toujours nouvelle, jeune et vieille tout à la fois, elle
donne aux dieux leurs perpétuelles demeures.
HYMNE X.
Souviens-toi, ô Christ, fils du Dieu souverain, souviens-toi de ton
serviteur, malheureux pécheur qui a écrit ces hymnes. Affranchis-moi
du joug des funestes passions qui s’attachent à mon âme et la
souillent. Donne-moi de voir, ô sauveur Jésus, ta divine splendeur.
Quand je paraîtrai devant toi, je chanterai les louanges du médecin
des âmes, du médecin des corps, du Père suprême et de l’Esprit
saint.
Synésius, comme le trouve ce passage, ne s’était pas
seulement borné, à l’époque où il écrivit cet hymne, à lire
l’Évangile; il s’était déjà pénétré des commentaires donnés
par les premiers Pères sur la parole sacrée. L’explication
qu’il donne des présents apportés par les rois mages a été
adoptée en effet dès les premiers siècles du christianisme.
« Les mages, dit Bossuet, offrirent avec abondance et de
l’or et les parfums les plus exquis, c’est-à-dire l’encens
et la myrrhe. Recevons l’interprétation des saints docteurs,
et que l’Église approuve. On lui donne de l’or comme à un
roi; l’encens honore sa divinité, et la myrrhe son humanité
et sa sépulture, parce que c’était le parfum dont on
embaumait les morts. (Élévations sur les mystères.
XVIIe semaine, Élév. 9.) » Cette interprétation a
encore été consacrée par les prières de la liturgie. Une
prose rimée, qui se chantait, naguère encore, dans un grand
nombre d’églises, le jour de l’Épiphanie, renferme en effet
cette strophe :
Auro rex agnoscitur,
Homo myrrha colitur,
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